Eugene christophe le forçat de la forge

Eugene Christophe fut l'un de ces forçats de la route qui popularisèrent le vélo et le Tour du pays dans la France du début du XXe siècle, lorsque ces héros, rarement professionnels, parcouraient chaque jour plus de 300 kms sur d'antiques machines à pignon fixe, gravissant des cols comme le Tourmalet ou le Galibier sur des chemins de terre.

 

Des forçats, des durs-au-mal, des hommes repoussant à chaque instant la souffrance la plus extrême, augurant les poilus qui ne rompront jamais quatre ans durant, tels furent les cyclistes de cette belle époque. Eugène Christophe fut l'un des plus beaux spécimens de cette génération, s'illustrant par son courage, son abnégation, ses résultats obtenus dans les courses les plus difficiles et généralement dans les conditions les plus dantesques.

 

Vainqueur de Milan-San Remo, de quelques belles courses, champion de France de cyclo-cross, deuxième de l'édition 1912 de la Grande Boucle avec trois victoires d'étape, Christophe fait figure de principal favori lorsque débute le Tour de France 1913. Recruté par la puissante écurie Peugeot après son excellente année, le coureur de 28 ans a enfin pu mettre entre parenthèse sa profession de serrurier pour se consacrer pleinement à sa préparation.

 

L'échappée belle du Vieux Gaulois

 

Surnommé le vieux Gaulois à cause des magnifiques bacchantes qu'il arborait au début de sa carrière, Christophe en a le tempérament fougueux. Deuxième du classement général après la descente du littoral ouest de l'hexagone, il attaque dès les premiers kilomètres de l'étape Bayonne-Luchon, décramponnant progressivement ses adversaires les plus dangereux dans l'Aubisque, puis le Tourmalet, franchi dans les roues du Belge Philippe Thys.

 

A cet instant, le Français est virtuellement en tête du classement général avec une avance plus que confortable sur ses poursuivants les plus dangereux, éparpillés dans les Pyrénées grandioses, certains affichant des retards de plusieurs heures !

 

Coquin de sort...

 

Malheureusement dans la descente du Tourmalet, Christophe percute une grosse pierre et brise la fourche de sa monture. Désemparé, l'homme est seul sur le bord de la route baigné d'un soleil brulant. Il faut dire qu'à cette époque il n'y a pas de voitures suiveuses, de véhicules de dépannage ou de vélos de remplacement ; plus grave encore pour notre forçat : toute forme d'assistance est rigoureusement interdite !

 

Il en faut plus pour abattre un coursier de cette espèce, il empoigne son vélo et descend le col à pied. Une dizaine de kilomètres durant, Christophe marche, parfois dépassé par des concurrents, et toujours suivi par une escorte d'officiels surveillant ses faits et gestes - comme des vautours la bête agonisante - dès fois que le malheureux ne reçoive une aide illicite...

 

C'est en forgeant que l'on devient une légende

 

Enfin à Sainte-Marie de Campan, dans la vallée, Eugène Christophe trouve une forge, celle du sieur Bayle qui accepte naturellement de laisser l'infortuné coursier utiliser son matériel.

 

Le temps se distend encore d'avantage alors que le Vieux Gaulois forge avec pour seule compagnie l’œil soupçonneux des commissaires. Ceux-ci finissent néanmoins par trouver le temps long, l'un d'eux se hasarde à demander au cycliste la permission d'aller se restaurer, le refus est cinglant : "Si vous avez faim, mangez du charbon. Je suis votre prisonnier, vous êtes mes geôliers."

 

Pas de victoire, mais une place dans l'histoire du Tour

 

Après de longues heures, le Vieux Gaulois repart enfin, non sans avoir bénéficié de l'aide d'un enfant pour actionner le soufflet de la forge, une assistance illégale pour laquelle il sera pénalisé d'une minute ! Il terminera l'étape après avoir gravi l'Aspin et Peyresourde à plus de quatre heures du premier, perdant évidemment toute chance de remporter le tour. La presse - et très vite la foule qui se passionne pour les exploits des forçats de la route - s'est enthousiasmée pour le courage et la volonté de Christophe qui devient un héros malheureux, une sorte de Poulidor avant l'heure.

 

La guerre viendra interrompre la carrière d'Eugène Christophe et ses contemporains. La grande boucherie achevée, celui-ci reprendra son vélo et ses folles chevauchées sur les routes du tour. En 1919, il réalise un tour parfait, s'octroyant l'honneur de revêtir le premier maillot jaune ; mieux à 48 heures de l'arrivée au Parc des Princes il est en tête avec 28 minutes d'avance, autant dire qu'il a pratiquement course gagnée ! Mais le sort va encore s'acharner sur le Vieux Gaulois, lors de la pénultième étape, c'est à nouveau sa fourche qui se brise alors qu'il tente de contrer une attaque de Lambot. Il devra encore réparer lui-même son vélo perdant plus d'une heure dans la bataille et au final le Tour de France, une épreuve qu'il ne remporta jamais.

 

Deux fois en position d'inscrire son palmarès à la plus prestigieuse des courses et deux fois une rupture pour le moins inhabituelle du même élément de son vélo, il faut croire que le sort s'acharnait sur Eugène Christophe. Ces histoires de fourches avaient en effet quelque chose de diabolique...