Bobby Fischer : la diagonale du fou

Les puristes pourraient croire que les échecs - à l'instar du poker - ne sont pas réellement un sport, c'est peut-être vrai si l'on se place d'un strict point de vue physique, et encore... Le stress, l'extrême concentration, la tension d'un combat durant des heures et des heures, demandent une condition physique hors-norme faisant de ces deux disciplines les plus violentes des sports disputés assis...

 

Le parallèle entre poker et échecs ne s'arrêtent semble-t-il pas à ces seules considérations physiques puisqu'il s'avère que les deux plus grands génies de chacune de ces deux disciplines ont connu des destins similaires où le génie absolu a rencontré la folie. Après le portrait de l'incomparable Stu Ungar, triple champion du monde de poker, les Fous du Sport se sont penchés sur la trajectoire de Bobby Fischer, l'homme qui a  spectaculairement mis fin à l'hégémonie soviétique au terme de championnats du monde inoubliables avant de sombrer dans la paranoïa...

 

Fischer - Spassky 1972, un championnat du monde sous haute tension

 

Lorsque débutent les championnats du monde d'échecs en 1972 à Reykjavik, les Soviétiques dominent la discipline depuis des décennies. Boris Spassky est l'incontestable tenant du titre et sans nul doute le meilleur joueur de la planète ; Bobby Fischer n'était d'ailleurs encore jamais parvenu à le battre.

 

L'Américain n'est pour sa part pas un inconnu. Sa trajectoire précoce qui le vit devenir le plus jeune champion des États-Unis à seulement 14 ans, ses spectaculaires victoires dans les compétitions ayant précédé le championnat du monde, mais aussi ses frasques, ont fait de lui un sérieux prétendant au titre mondial.

 

Deux joueurs imprévisibles

 

Joueur fantasque, capable des stratégies les plus plus originales, Spassky a su discipliner son jeu pour combiner solidité et fantaisie qui en ont fait un compétiteur invincible.

 

Fischer, au contraire, était le prototype idéal du joueur pragmatique, analytique, maîtrisant pleinement toutes les ouvertures et leurs variantes ; un véritable ordinateur avant l'heure en quelque sorte, prêt  jouer des heures et des heures pour décrocher une victoire improbable tout en étant capable d'inventer le plus insensé des coups au moment opportun. Il est d'ailleurs assez intéressant de noter que leur style de jeu respectif était l'exact contraire de leur personnalité intrinsèque...

 

Gambit du roi

 

Un duel États-Unis - Russie ne pouvait que passionner la planète au plus fort de la guerre froide, c'est donc devant des centaines d'objectifs que Bobby Fischer et Spassky sont censés s'affronter. Malheureusement l'incertitude règne car le prétendant menace de quitter l'épreuve si ses nombreuses revendications ne sont pas prises en compte, notamment en ce qui concerne les caméras dont le bruit le dérange.

 

Fischer va d'ailleurs perdre la première partie sans donner l'aperçu de son talent, avant de déclarer forfait pour la deuxième manche, ses revendications n'étant pas acceptées, laissant le champion du monde s'octroyer un départ confortable. Paradoxalement, cette entame du duel et tout particulièrement le forfait de l'Américain a vraisemblablement déconcentré Spassky. Joueur extrêmement fair-play, le Russe a sans doute perdu sa combativité et peut-être sa concentration lorsque son rival a menacé de quitter l'Islande.

 

Le triomphe de Fischer sous l’œil du monde entier

 

Malgré ce début catastrophique, Bobby Fischer va assez rapidement prendre l'ascendant. Il réussit des combinaisons exceptionnelles alors que le tenant s'enferre parfois dans des stratégies exagérément prudentes contre un adversaire appréciant tout particulièrement avoir le temps de développer son jeu.

 

Signant plusieurs parties d'anthologie, alors que dans le même temps Spassky commet quelques erreurs inhabituelles, l'Américain acquiert progressivement un avantage insurmontable. Avec une marque de 8 à 5 en sa faveur, il n'a plus qu'à gérer les derniers duels et obtenir des nuls, ce qui pour ce métronome est l'enfance de l'art contre un rival démobilisé. Bobby Fischer l'emporte finalement 12,5 à 8,5, mettant un terme à l'hégémonie soviétique dans un déchainement médiatique insensé !

 

Du sommet à l'égout...

 

Champion du monde, considéré par certains comme le plus grand génie de l'histoire des échecs, Fischer ne défendra jamais son titre. Exigeant des sommes considérables pour cela ou des conditions inacceptables, il refuse toutes les tentatives pour mettre en place une revanche. Plus globalement il refuse toutes les propositions qui lui sont faites, préférant se retirer progressivement du monde, d'abord au sein d'une secte - l’Église Universelle de Dieu - avant de se muer en misanthrope critiquant l'humanité dans son ensemble et plus spécifiquement les religions juives et chrétiennes.

 

Paranoïaque, persuadé que les services secrets russes et américains veulent l'éliminer, il ne se déplace plus qu'incognito, une valise remplie d'antidotes contre toutes formes de poison à la main... Ruiné, exilé, il acceptera finalement une revanche, en 1992 dans l'ex-Yougoslavie alors en pleine guerre civile. Une fois encore il dominera Spassky son vieux rival, au terme d'une étrange rencontre entre deux compétiteurs déclinants, alternant parties médiocres et coups d'éclats exceptionnels. Poursuivi par les États-Unis pour avoir violé l'embargo, il disparait des écrans-radars dans une croissante indifférence, ne se rappelant au bon souvenir de ses contemporains que pour déverser son fiel contre l'humanité et en particulier les Juifs.

 

Mais peu importe, Bobby Fischer en tant qu'être humain n'intéresse que très peu les Fous du Sport, seule reste la trace indélébile d'un prodige venu de nulle part pour surclasser le champion du monde dans ce qui est toujours qualifié "le match du siècle." Gary Kasparov lui rendit un bel hommage lors de sa disparition en 2004 après qu'il avait refusé de se soigner, ses croyances lui interdisant l'usage de médicaments : "sa domination, bien que de courte durée, en fit le plus grand de tous les temps."

 

 

Petit hommage à Almira Skirpchenko qui réussit la gageure d'être à la fois grand Maître international et émérite joueuse de poker.