Donald Crowhurst : et la mer prit l'homme

Le Golden Globe Challenge, le premier tour du monde à la voile en solitaire et sans escale, fut une course absolument hors-norme. Si elle est entrée dans la légende, c'est d'avantage par la dimension humaine avec des participants confrontés à l'immensité marine mais aussi à leurs démons intérieurs, que par son aspect purement sportif.

 

Trois hommes se sont réellement illustrés au cours de cette épreuve insensée. Il y eut bien sûr Robin Knox-Johnston le vainqueur, marin et compétiteur confirmé, qui régna en maître sur la circumnavigation une quart de siècle durant, et évidemment Bernard Moitessier dont les Fous du Sport ont relaté avec un plaisir rare la magie de sa Longue Route.

 

Un troisième homme a laissé une trace indélébile dans l'histoire de cette course incroyable. Il s'agit de l'Anglais Donald Crowhurst, un amateur lancé dans cette aventure trop grande pour lui, dont le destin tragique a tenu en haleine la planète des mois durant avant que l'incroyable mystification ne tourne au drame.

 

Un terrien égaré en mer

 

Contrairement aux autres compétiteurs, Knox-Johnston et Moitessier en tête, Donald Crowhurst n'avait rien d'un navigateur confirmé. Cet ingénieur n'était qu'un marin amateur, lancé dans une aventure folle pour de mauvaises raisons, bassement matérielles, son entreprise connaissant d'importantes difficultés financières. L'homme d'affaires voit en effet le prix de 5 000£ offert au vainqueur de l'épreuve comme la solution à ses inextricables problèmes de trésorerie ! Difficile d'imaginer motivation plus inadaptée à l'heure de d'affronter les périls des mers du sud.

 

Crowhurst et son trimaran qui n'est en réalité pas terminé, n'ont même pas réussi le test préliminaire de qualification, alors que le parcours de sélection devait être bouclé en 48 heures par les candidats, le Teignmouth Electron bricolé par l'aventurier d'eau douce a mis dix jours... Complaisance ou inconséquence, le jury du comité de course laisse pourtant Crowhurst s'engager parmi les compétiteurs.

 

Une coquille de noix égarée dans l'Atlantique

 

Le trimaran de l'Anglais est si peu (mal ?) préparé que Crowhurst prend la mer le dernier jour autorisé (les concurrents avaient entre le 1er juin et le 31 octobre 1969 pour s'élancer). Le rafiot fuit, craque de toute part, n'avance pas notamment face au vent et plus grave, les systèmes de sécurité permettant de faire face à un éventuel chavirage ne sont pas installés.

 

L'ingénieur a prévu de procéder aux nombreux aménagements nécessaires en mer, notamment dans l'Atlantique Nord, ce qui tombe bien puisque son bateau progresse à la vitesse d'une tortue de mer. Alors que ses adversaires naviguent dans l'Océan indien, Crowhurst rame au niveau de l'Espagne...

 

La folie, dernière compagne des marins solitaires

 

Alors que Robin Knox-Johnston (en photo) poursuit sa route, Crowhurst a déjà compris que s'aventurer dans les 40e hurlants serait suicidaire. Il élabore une stratégie qui laisse apparaître les premiers signes d'une altération de sa lucidité : se cacher dans l'Atlantique et envoyer de fausses positions détaillant son avancée avant de faire demi-tour une fois les premiers concurrents passés. Il a renoncé à remporter l'épreuve, mais se dit qu'avec une troisième ou quatrième place l'honneur serait sauf et que quelques retombées financières devraient en rejaillir...

 

Son pauvre esquif ballotté au large du Brésil, il égrène des positions de plus en plus fantaisistes. Son Teignmouth fend la mer comme une frégate de la Compagnie des Indes. Le monde s'intéresse soudainement à ce marin atypique qui rivalise avec les meilleurs sur son bateau révolutionnaire, seul Chichester émet quelques doutes sur sa progression. Après des mois d'errance, Crowhurst entrevoit enfin une issue : Bernard Moitessier et Nigel Tetley vont bientôt doubler le Cap Horn, il n'aura plus qu'à leur emboiter le pas à une distance respectable pour finir à une honorable troisième place. Mais voilà, Moitessier décide de continuer sa longue route et d'abandonner la compétition, il ne reste donc que le second et Knox-Johnston mais ce dernier est très largement distancé, à la fois par Tetley mais aussi par la position fantaisiste communiquée par Crowhurst.

 

Épilogue d'une tragédie

 

Ce pauvre Tetley, inquiet de l'incroyable remontada de Crowhurst, pousse son trimaran au maximum pour tenter d'endiguer le retour du falsificateur. Tant et si bien que celui-ci finit par se disloquer, contraignant le malheureux à l'abandon...

 

Il faut bien comprendre qu'à cette époque, il n'y avait pas de balises argos, pas de satellites météos, pas de satellites de communication, bref aucun moyen de connaître ou même vérifier la position d'un marin. En réalité la seule façon de le faire consistait à vérifier le livre de bord tenu par le capitaine et comme celui de Donald Crowhurst était truffé d'incohérences, de digressions et plus encore de divagations, l'Anglais avait compris que la supercherie allait immanquablement être découverte.

 

Il erre donc en mer, toujours au large du Brésil qu'il n'a jamais quitté, noircissant des pages entières de son livre de bord (trois en réalité) de réflexions, poèmes, citations, délires mystiques et évocations suicidaires. Après 243 jours en mer, les écritures cessent soudainement. Le bateau de Crowhurst est retrouvé à la dérive, vide. Aucun élément ne permet de déterminer s'il y a eu un accident ou si l'Anglais s'était jeté à la mer dans un ultime élan de folie ou de lucidité. La dernière phrase écrite ne laisse toutefois que peu de doutes sur l'issue "c'est fini, c'est fini, la vérité a éclaté, c'est la fin de ma partie."

 

Après 312 jours en mer, Robin Knox-Johnston remporte le Golden Globe Challenge. Il fut le seul à terminer une course trop éprouvante pour les hommes et leur navire d'alors. Il offrit les 5 000£ à la famille de Crowhurst, ultime manifestation d'une solidarité chère aux marins, qu'ils soient de mer ou d'eau douce...

 

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