Le jour où René Jacquot dompta le Cobra

Vous avez aimé l'histoire de Rocky Balboa, ce boxeur anonyme invité à disputer le championnat du monde des lourds ? Alors écoutez celle de René Jacquot, un dur au mal aux débuts besogneux, qui un soir d'avril 1989 domina un des plus exceptionnels boxeurs de sa génération pour s'offrir le plus prestigieux de tous les titres.

 

Avec 9 défaites en 23 combats, rien ne prédisposait un jour René Jacquot à combattre pour une ceinture de champion du monde. Certes son 24e combat lui permit de décrocher le titre de champion de France des super-welters en 1987, récompense magnifique pour un combattant habitué à souffrir dans d'obscures salles de boxe et à batailler dans des réunions devant quelques centaines de spectateurs, mais le chemin à parcourir avant d'atteindre la consécration rêvée pour tout boxeur un tant soit peu ambitieux restait aussi long que semé d'embuches... Et pourtant, René Jacquot avait rendez-vous avec la légende...

 

Une progression régulière

 

Si ses débuts furent difficiles, la carrière du Lorrain connut par la suite une accélération constante. Après son titre de champion de France, Jacquot enchaina avec quatre succès d'envergure, notamment contre l'Italien Luigi Minchillo, un ancien challenger au titre mondial, qu'il domina pour la ceinture européenne en 1988. Désormais respecté sur la scène continentale, Jacquot réussit à conserver trois fois son bien et à s'imposer comme le meilleur boxeur européen de sa catégorie. Des succès et une respectabilité acquis à la force du poignet, sans se soucier des milliers de litres de sueur déversés...

 

Si certains élus sont nés avec des dons de Dieu, la foudre dans les poings et l'art de l'esquive dans leurs gènes, René Jacquot n'avait aucune prédisposition pour briller à un tel niveau si ce n'est une volonté inflexible et un courage à toute épreuve. A force de travail, de sacrifices, de douleur et de sueur, le Rocky de Grenoble - où il résidait - allait pourtant s'offrir l'opportunité d'une vie, celle dont rêve tout boxeur devant sa glace en s'adonnant à une séance de shadow boxing : disputer un titre mondial !

 

Le Cobra

 

Au prisme de 2017, une chance mondiale ne représente pas grand chose avec le désamour de l'hexagone pour le noble art d'un côté et la multiplicité des ceintures et des fédérations de l'autre, mais dans les années 1980 (celles de Marvin Hagler, Thomas Hearns, Roberto Duran, Ray Sugar Leonard et bien sûr Mike Tyson) c'était autre chose, d'autant plus que la France n'avait plus compté de champion du monde depuis Alphonse Halimi en 1957...

 

Et parmi les superstars de la boxe de cette période se trouvait l'adversaire de Jacquot : Don Curry, surnommé le Cobra ! Il faut dire que Curry avait de la foudre dans les bras, avec un punch et une vitesse propres à électrocuter le plus costaud des adversaires. Doté d'une technique exceptionnelle, d'un art de l'esquive unique, d'une vitesse de bras et de jambes hors-norme, le Cobra affichait alors un palmarès impressionnant : 400 victoires en 404 combats chez les amateurs, champion du monde unifié des welters, champion du monde WBC des super-welters, meilleur boxeur mondial en 1986, il ne comptait que deux défaites. Plus qu'un rival redoutable , Jacquot avait en face de lui une légende de seulement 28 ans.

 

Un début de combat à sens unique

 

Les premiers rounds furent conformes aux craintes des supporters français, avec un Donald Curry virevoltant et insaisissable. Malgré une garde resserrée et quelques contres précis, le Grenoblois fut surclassé et reçut un déluge de coups, vifs et surpuissants. Au fil des rounds, le visage de René Jacquot se mit à accuser les stigmates des poings du prodige américain qui semblait s'amuser, tournant autour de son adversaire avant de le piquer d'une mortelle morsure partie à la vitesse... d'un cobra.

 

Mais l'Américain, malgré son style magnifiquement fluide, n'était pas en représentation ; nonobstant la grêle de coups reçus le Français refusait de rompre, restant debout face à son rival, toujours combatif et prêt à placer quelques rudes contres. Cinq rounds durant, Curry se déchaina, enchainant les droites, les gauches, les directs précis et les crochets puissants, tournant avec grâce, esquivant les remises du boxeur local, et pourtant Jacquot avait toujours l’œil noir et la garde haute.

 

A partir du sixième round, les coups du champion du monde semblèrent soudain moins explosifs et son déplacement moins aérien. Jacquot lui délivra même quelques uppercuts appuyés qui à défaut de le faire vaciller le firent reculer. Cette sixième reprise fut d'une violence inouïe entre la superstar américaine bien décidée à faire tomber ce faire-valoir inconnu et le monstre de volonté continuant à avancer sur son rival en ne portant que peu de coups mais toujours avec une rage totale.

 

Le Cobra vacille

 

Physiquement éprouvé, Curry dut ralentir le rythme, ne dansant plus que par intermittence. Ses coups se firent moins fréquents, moins précis et surtout moins rapides. Jacquot au contraire, semblait encore en pleine possession de ses moyens malgré son visage marqué. A partir du septième round, ce fut lui qui en permanence avança sur son adversaire, avec une volonté constante de durcir le combat sans laisser le Cobra récupérer.

 

Épuisé, moralement atteint, sonné par les uppercuts d'une rare violence assénés par un boxeur surmotivé, l'Américain vécut un calvaire perdant les six ultimes reprises sans pouvoir opposer une réelle résistance à la furia de Jacquot, hormis dans la huitième où un violent crochet ébranla le Français sans que Curry ne parvienne à enchainer.  Le Cobra n'avait plus de forces, plus d'énergie, plus de venin !

 

Acculé dans les cordes, contraint à des corps à corps dévastateurs, Don Curry résista tant bien que mal aux assauts de son adversaire poussé par les rugissements des dix mille spectateurs ensorcelés par l'imminence d'un exploit inimaginable une heure auparavant. Avec cette fin de combat à sens unique, le verdict des juges fut unanime : René Jacquot fut déclaré vainqueur avec 2, 3, et 4 points d'avance, réalisant ce qui est peut-être toujours le plus bel exploit de la boxe tricolore depuis Marcel Cerdan.

 

Étrangement, comme si les deux boxeurs avaient livré leur chant du cygne à l'occasion de cet exceptionnel combat, les carrières de Donald Curry et René Jacquot s’effritèrent progressivement. Curry ne redevint jamais l'extraordinaire boxeur qu'il était, quant à Jacquot, il vécut une terrible désillusion lors de son combat suivant, victime d'une insensée malchance. Alors qu'il défendait ce titre si chèrement acquis face au redoutable cogneur John Mugabi, il se fit dès les premières secondes du combat une grosse entorse à la cheville le contraignant à l'abandon. Comme quoi l'univers de la boxe est terrible, on peut triompher du plus terrible des cobras et tout perdre à la suite d'une banale entorse ! Il n'en demeure pas moins que les légendes sont éternelles...

 

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