Jacky Durand, l'impossible échappée du Tour des Flandres

Le Tour des Flandres est un mythe outre-Quiévrain avec ses dizaines de milliers de spectateurs, ses pavés inégaux, ses monts qui cassent les jambes et ses flahutes, des coureurs flamands de naissance ou l'étant devenus à force de sueur et souffrance pour qui il s'agit de la course d'une vie.

 

En avril dans les Flandres, on est des années-lumière du Tour de France, de son soleil de juillet, de ses routes asphaltées et de ses coureurs aux fines cuisses affutées. Il fait froid, le ciel est si bas qu'un cycliste s'est pendu, le vent souffle - toujours de face - les pavés brisent le dos et les monts les cuisses. C'est une course de costauds, de durs au mal, de Belges et de Néerlandais aux larges épaules faites pour frotter à l'entrée des passages importants. Quant aux Français, lorsque débute l'édition de 1992, ils ne sont que deux à s'être offert ce monument (Louison Bobet en 1955 et Jean Forestier en 1956), Bernard Hinault lui-même (qui détestait cette course infernale) n'est jamais parvenu à monter sur un podium se refusant aux non-spécialistes...

 

Un Français dans l'échappée matinale

 

A chaque édition, quelques courageux faussent compagnie au peloton dès les premiers kilomètres de la course. Avouons-le, ils n'ont en réalité aucune velléité de victoire, il s'agit simplement de faire la course en tête, de pouvoir escalader ces terribles monts pavés dans une relative tranquillité et de s'offrir quelques heures durant le plaisir d'être aux avant-postes de l'une des plus belles courses du calendrier avant qu'inexorablement les cadors n'accélèrent, condamnant ces audacieux à rentrer dans le rang.

 

Ils sont quatre ce matin d'avril 1992 à s'être échappé ; parmi eux un bon coureur, Thomas Wegmüller, mais aussi un Français de 25 ans, Jacky Durand, qui a déjà prouvé que ces fugues au long cours ne l'effrayaient pas. Malgré le palmarès de Wegmüller, le peloton musarde. Les Ballerini, Van Hooydonck, Fondriest, Museuw et autres Argentin laissent le quatuor accumuler les minutes d'avance. La fable de La Fontaine ne s'applique pas dans les Flandres, les 255 kilomètres d'enfer pavé finissent toujours par annihiler les échappées.

 

Et pourtant, à mesure que la course progresse, les quatre ne faiblissent pas permettant à leur avance de dépasser les vingt minutes. Le peloton ne s'affole pas, la fin de course est terrible avec ces murs aux noms vénérés : le Vieux Quaremont, le Bosberg, le Kopenberg, des monts aux pavés déchaussés avec des pentes avoisinant les 20% où il n'est pas rare de voir des coureurs terminer à pied. Les impudents finiront comme les autres par abdiquer...

 

La naissance d'un flahute

 

A moins de cinquante kilomètres de l'arrivée, l'avance a fondu certes, mais Wegmüller et Durand en ont toujours sur la pédale. Le duo a lâché les deux malheureux qui les accompagnaient depuis le départ et tente désormais de résister à la horde des favoris lancée à vive allure.

 

Mais après 250 kilomètres devant avec ce vent du nord toujours dans la figure, les forces s'enfuient inexorablement. Dans le terrible Bosberg, Wegmüller craque soudainement et laisse Jacky Durand seul en tête avec pour seule compagne la douleur qui tétanise les cuisses. Et pourtant le jeune baroudeur continue, malgré les crampes, le froid, la fatigue extrême qui s'installe et brule chaque partie du corps.

 

Les oreillettes n'ont pas encore fait leur apparition, sur ces routes étroites il est impossible d'avoir des informations sur les écarts, Durand n'a aucune idée de l'avance qui lui reste, alors il continue, tente d'écraser encore des ses pédales, compte les monts qu'il lui reste sans oser se retourner. Les visages ébahis des Flamands lorsqu'ils découvrent cet inconnu - Français de surcroit - seul en tête à quelques kilomètres de la ligne d'arrivée lui donnent un supplément d'âme. Alors qu'il croit entendre dans son sillage le souffle des favoris, une voiture se porte à sa hauteur ; à l'intérieur Sa Majesté Eddy Merck qui lui glisse "petit, tu vas gagner le Tour des Flandres !"

 

Et en effet, Jacky Durand, ce jeune professionnel de 25 ans, va franchir détaché la ligne d'arrivée au terme d'une invraisemblable échappée de 217 kilomètres, signant à cette occasion une des plus mythiques victoires du Ronde et un des plus beaux exploits du cyclisme hexagonal. Le valeureux Wegmüller termina à la deuxième place à 48 secondes du coureur de Castorama, alors que Van Hooydonck (3e) et Fondriest (4e) se disputèrent la dernière marche du podium avec 1'44" de retard !

 

Jacky Durand ne remporta jamais d'autre Tour des Flandres, car fort logiquement on ne lui laissa plus tenter ce genre d'aventures sans réaction, mais il s'offrit encore quelques belles victoires au terme d'échappées au long cours, en particulier dans le Tour de France ou encore dans un autre monument du cyclisme, Paris-Tours...

 

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