Alain Mimoun, Melbourne le triomphe de la volonté

Rien ne prédisposait le jeune Alain Mimoun à devenir l'athlète français le plus titré de l'histoire ! Né en 1921 au fin fond de l'Algérie, cet ainé d'une fratrie de sept enfants se destinait à une carrière d'instituteur avant que la seconde guerre mondiale ne vienne bouleverser ses projets. Engagé volontaire à 19 ans, il fut de toutes les campagnes, Belgique, Tunisie, Italie, Provence, échappant à l'amputation de sa jambe gauche d'extrême justesse après une grave blessure lors de la bataille du Monte Cassino.

 

Entre deux batailles, le soldat Mimoun s'entrainait à la course à pied et se fit remarquer par ses exceptionnelles qualités d'endurance. Démobilisé en 1946, il fut contacté par le Stade Français qui lui proposa un contrat difficilement refusable en ces temps d'extrême pénurie puisqu'il était assorti d'une place de garçon de café...

 

Endurci aussi bien moralement que physiquement par cinq années de guerre, le jeune Mimoun s'offrit ses premiers titres de champion de France en 1947 (5 000 et 10 000 mètres). C'est aussi cette année-là qu'il rencontra celui qui était en passe de devenir la légende du demi-fond et bientôt son indéfectible ami : Emil Zatopek. Un ami fidèle, mais implacable dominant sans partage le fond et le demi-fond une décennie durant, qui priva le Français de nombreux succès olympiques, avant qu'en 1956 Alain Mimoun ne prenne enfin sa revanche sur la locomotive tchèque !

 

Melbourne, le défi de toute une vie

 

Si Zatopek fut un ami exemplaire, il fut aussi un rival implacable ! Alors que le Français survolait ses adversaires en France, ne décrochant durant sa carrière pas moins de 32 titres de champion national, son adversaire tchèque s'octroyait les récompenses suprêmes. Champion olympique du 5 000 en 1948, du 5 000 et du 10 000 en 1952, Zatopek remporta ses courses en devançant à chaque fois Mimoun, condamné à l'argent (en 1952 le Tchèque réussit même un inédit triplé avec une victoire dans le marathon dans lequel Mimoun ne s'était pas engagé). Quant aux confrontations européennes, elle tournait là aussi à l'avantage de la locomotive...

 

Les Jeux de Melbourne seront l'occasion de leur ultime confrontation au plus haut niveau. Âgés respectivement de 34 et 35 ans, Zatopek et Mimoun sont l'un et l'autre en fin de carrière et ne se sont en conséquence préparés que pour le marathon, une distance que maîtrise parfaitement le Tchèque contrairement au Français qui ne s'est jamais aligné sur les mythiques 42 kilomètres. Mais les réalités étaient trompeuses ; alors que Mimoun était dans la forme de sa vie, son rival avait subi une opération chirurgicale un mois avant l'épreuve qui allait inévitablement le diminuer. Malgré tout, la course s'annonçait particulièrement indécise avec des adversaires de talent fermement décidés à s'immiscer dans ce duel au sommet et un Zatopek pour qui la défaite était une sensation inconnue.

 

Melbourne, des conditions extrêmes

 

Malgré son âge, Mimoun n'a jamais été aussi fort, aussi bien préparé. Alors que la canicule australienne contraint ses adversaires à s'économiser, le Français court la nuit, pour s'entrainer bien évidemment, mais aussi pour cacher l'exceptionnel niveau qui est le sien ! 

 

Dans la forme de sa vie, Mimoun est aussi doté d'une motivation et d'une confiance absolues. Il a appris par télégramme la naissance de sa fille la veille du départ, il va courir avec le dossard n°13 et les Français ne remportent-ils par le marathon tous les 28 ans (1900 et 1928, ndlr). Et surtout, Zatopek lui a confié qu'il était le seul adversaire qu'il craignait réellement...

 

La souffrance pour seul adversaire...

 

Dès le départ de la course, Mimoun sait qu'il tient la chance d'une vie, il suit le rythme imposé par ses adversaires avec une facilité déconcertante, même quand Zatopek attaque peu avant le 10e kilomètre, il lui est facile de suivre son illustre adversaire. Tellement facile qu'au 25e kilomètre, il décide d'attaquer à son tout profitant pour cela d'une côte. Un choix risqué et théoriquement déconseillé lors d'un marathon, mais le Français a étudié le parcours et se sent en pleine possession de ses moyens. Ses rivaux sont incapables de répliquer à son attaque, laissant le Français partir ; plus surprenant encore, la locomotive tchèque est soudainement distancée !

 

Seul en tête, Mimoun va néanmoins commencer à payer ses efforts à partir du 30e kilomètre ; son ami Zatopek l'avait néanmoins prévenu : "dans un marathon les 20 premiers kilomètres sont relativement faciles, mais c'est à partir du 30e que cela devient difficile." Alors il s'accroche, repoussant la fatigue et la douleur pour continuer à avancer encore et encore. La chaleur est désormais insoutenable, chaque foulée demande des efforts extrêmes, le mouchoir posé sur la tête pèse des tonnes, Mimoun est victime d'hallucinations, les deux rangées de spectateurs au milieu desquelles il doit se faufiler l'asphyxient, mais il continue.

 

 

Le Stade Olympique, enfin !

 

Pour ne pas ralentir, pour ne pas s'arrêter alors que tout son corps n'est que souffrance, Alain Mimoun s'insulte. Il a perdu ses repères, se trouve bien incapable de savoir quelle distance il lui reste à parcourir, mais le renoncement n'est pas dans les gênes d'un vétéran du Monte Cassino. Kilomètre après kilomètre, le Français continue, une chose le rassure : ses adversaires croisés lors des changements de direction ne lui reprennent pas de terrain.

 

Les encouragements des spectateurs qui l'étourdissaient quelques instants plus tôt le galvanisent de nouveau. "It's good", "you gonna win, "marvelous" hurlent des milliers de personnes aux oreilles de l'enfant du bled. A partir du 37e kilomètre, Mimoun a retrouvé ses jambes, sa foulée est de nouveau précise et nerveuse. Ses adversaires ne le reverront plus...

 

Rarement l'expression tour d'honneur n'a eu autant de sens, le dernier tour du Stade Olympique est le triomphe d'Alain Mimoun qui a oublié toutes les souffrances pour jouir de ces instants de communion totale avec les 120 000 personnes présentes. Le Yougoslave Franjo Mihalic et le Finlandais  Veikko Karvonen arrivent dans cet ordre pour compléter le podium, mais Mimoun n'en a cure, il attend son ami. Épuisé, Emil Zatopek n'arrive qu'en sixième position. Le Français s'approche de son vieux rival et lui apprend qu'il a gagné.

 

Zatopek est un seigneur, devant les 120 000 spectateurs, il enlève sa casquette, se met au garde à vous et salue Alain Mimoun. Plus que le podium olympique, la médaille d'or, l'innombrable foule qui allait le porter en triomphe lors de son retour à Orly, ce geste d'une classe absolue de l'idole sera pour lui la plus belle de toutes les récompenses !

 

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