Le vol 571 ne répond plus ou l'incroyable odyssée d'une équipe de rugby

Le vol 571 ne répond plus

 

La terrible tragédie ayant emporté il y a quelques jours l'équipe de football de Chapecoense a malheureusement quelques précédents dans l'histoire. L'équipe du Torino en 1949, les Babsy babes de Manchester 1958, l'équipe nationale de Zambie en 1993 ou encore Marcel Cerdan en 1949, le sport avait déjà payé un lourd tribut aux aléas (pourtant minimes) du transport aérien.

 

En 1972, un autre crash a frappé les esprits, autant par la disparition dramatique d'un avion transportant une équipe de rugby uruguayenne dans les Andes, que part le dénouement inattendu de cette tragédie et les ressources mentales et physiques d'une poignée de survivants contraints d'aller aux frontières de leur humanité pour survivre. En hommage à tous les victimes disparues dans une catastrophe aérienne, Les Fous du Sport reviennent sur cette aventure hors-norme.

 

Une rencontre de rugby qui n'aura jamais lieu

 

Le 12 octobre 1972, l'équipe de rugby des Old Christians de Montevido s'envole pour disputer un match au Chili. 45 personnes ont embarqué dans l'avion, un bimoteur Fairchild récemment sorti des chaînes de montage ; outre les joueurs et les membres de l'équipage, se trouvent dans l'appareil famille et amis, qui se réjouissent à l'idée d'une rencontre de prestige chez le voisin chilien.

 

Malgré la modernité de l'appareil et l'expérience du pilote, Julio Cesar Ferradas - qui a déjà survolé les Andes à de multiples reprises - le vol débute sous de mauvais auspices puisque des conditions météorologiques le contraignent à se poser en Argentine. L'avion redécolle le 13 octobre avec des conditions tout à fait acceptables, même si le survol des Andes est toujours un exercice délicat. Effectivement dès les premiers cols franchis l'avion est secoué par d'énormes trous d'air et un vent violent.  Les nuages empêchent toute visibilité, malgré tout le pilote maintient le cap et amorce la descente après 35 minutes de vol. La force du vent contraire a ralenti l'avion, abusant le pilote qui a amorcé sa descente trop tôt. Lorsque le Fairchild sort des nuages, c'est pour se retrouver au milieu des pics acérés de la Cordillère des Andes, le choc est inévitable, déchirant l'avion en deux. L'arrière se désintègre, envoyant les passagers de queue à une mort certaine, mais un miracle se produit néanmoins : l'avant glisse sur un glacier avant de s'immobiliser violemment après plusieurs centaines de mètres.

 

Ils sont 33 à avoir survécu à un crash terrible. Il n'y aura pas de rencontre de rugby, mais un combat d'un tout autre genre contre le froid, la montagne et la mort...

 

Survivre sur le toit du monde

 

Deux étudiants en première et deuxième année de médecine, aidés d'une infirmière, tentent d'apporter les premiers secours, au milieu des cris, du sang, du vent glacial qui s'engouffre dans la carlingue déchiquetée. Parmi les victimes se trouvent les pilotes, écrasés lors du choc contre le monticule de neige ayant stoppé la folle glissade de l'appareil, tout comme la radio hors d'usage.

 

Les survivants sont en chemise ou en robe d'été alors que la nuit tombe, annonciatrice d'une température pouvant descendre à - 20 ou - 30° degrés. Quelques uns ont heureusement la présence d'esprit de vider les valises pour s'enfiler des couches de tee-shirts et dresser avec les bagages un dérisoire mur pour combler le trou béant dans le fuselage du Fairchild. La première nuit est un cauchemar dans un froid glacial alors que le vent hurle avec pour seul écho le râle des blessés. Plusieurs n'y survivront pas, leurs corps inanimés iront rejoindre le cimetière improvisé à côté de l'épave.

 

Le match d'une vie

 

Au petit matin,  les 28 survivants, s'organisent, procèdent au comptage des vivres (quelques barres chocolatées et rares biscuits), à l'aménagement de la carlingue, à la répartition des vêtements sortis des valises et à une sommaire exploration des alentours de l'avion. Mais celui-ci est perdu au milieu d'un cirque blanc cerné de hauts sommets. La respiration est difficile, le froid terrible dès que le soleil se couche, ceux qui ont eu l'occasion de côtoyer la haute montagne estiment leur altitude à près de 4 000 mètres.

 

Comme dans une équipe de rugby, les leaders naturels prennent les choses en main, Roberto Canessa et Gustavo Zerbino, les deux étudiants en médecine, le charismatique Fernando Parrado, Marcelo Pérez, le capitaine, ou encore Liliana Methol l'indispensable infirmière. Ils ont beau être des jeunes hommes de bonne famille, ce sont avant tout des rugbymen, combattifs, durs au mal, courageux, ingénieux, habitués à l'adversité, même si celle-ci est d'un genre nouveau...

 

Les secours, quels secours ?

 

La vie s'organise, le soleil fait enfin son apparition au 3e jour, redonnant un peu de baume au cœur des rescapés. Ils scrutent le ciel, espérant avec le retour du ciel bleu que les secours envoyés à leur recherche vont enfin se manifester ; forcément ceux-ci doivent savoir quelle route a emprunté l'avion et comme celui-ci n'était pas loin de sa destination tous les espoirs sont permis. Mais le soleil se couche à nouveau, laissant la place au froid et au doute.

 

Ils tentent sans succès de réparer la radio, aménagent tant bien que mal leur maigre espace de vie, les plus résistants organisent même une mission d'exploration vite avortée tant l'immensité blanche est sans fin, seulement entrecoupée de sommets tutoyant le ciel. Les jours passent, sans qu'aucun avion n'apparaisse alors que les maigres provisions pourtant rationnées s'épuisent. Certes l'eau ne manque pas, il suffit de faire fondre la neige, mais la faim se fait de plus en plus forte et déjà les forces des plus faibles déclinent. Au dixième jour, le dernier carré de chocolat n'est plus qu'un lointain souvenir...

 

Les heures sombres...

 

La queue de l'appareil a été retrouvée lors d'une mission d'exploration et à l'intérieur - au milieu des cadavres de coéquipiers - une petite radio. Malheureusement les survivants vont entendre à l'écoute de celle-ci de sinistres nouvelles : en désespoir de cause les recherches pour retrouver le vol 571 ont été interrompues par les autorités.

 

Tenaillés par une faim insupportable et une envie de vivre intacte, plusieurs survivants envisagent alors l'un des pires tabous de l'humanité : se nourrir de chair humaine. Parmi ces rescapés majoritairement catholiques, le débat est houleux ; il faudra toute la persuasion de quelques uns, notamment Nando Parrado et Pancho Delgado, sans omettre l'aide de la faim qui ronge les entrailles de tous, pour que le petit groupe se résolve au pire.

 

Malheureusement le pire est encore à venir avec une avalanche qui une nuit submerge l'avion emportant sept nouvelles victimes, dont Pérez le vaillant capitaine. Il faut dégager la neige, rendre un hommage supplémentaire aux disparus, réaménager tant bien que mal l'habitacle et de nouveaux voir les jours s’égrener en espérant un impossible miracle alors que s'alimenter chaque jour du corps d'amis les écœure jusqu'à la nausée !

 

Un rugbyman ne renonce pas

 

Les jours et les semaines passent dans une sinistre monotonie seulement entrecoupée par le décès des plus faibles, des blessés, des malchanceux (en particulier Liliana l'infirmière emportée par une tempête de neige), le seul point positif est l'arrivée de décembre qui correspond à l'été austral et à une température moins glaciale.

 

Il n'y aura pas de secours, pas de miracle, la carlingue de l'avion est désespérément blanche et la dérisoire croix dessinée à l'aide de valises invisible des rares avions qui passent trop haut dans le ciel. Attendre encore, c'est aller vers une mort certaine...

 

Nando Parrado, Roberto Canessa (en photos) et Antonio Vizintin, les meilleurs escaladeurs, décident de tenter une mission de secours particulièrement risquée : traverser la Cordillère vers l'ouest en direction du Chili en espérant que la terre promise ne soit pas trop éloignée. Pour tout équipement ils ont des chaussures de rugby, des couches de chaussettes, de jeans et de pulls et une bâche trouvée dans la soute à la destination d'origine inconnue mais d'une redoutable efficacité en matière d'isolation thermique les nuits venues.  Épuisé, boitant, Vizintin doit rapidement se résoudre à rebrousser chemin, pour un retour tout aussi périlleux, seul, affaibli et sans l'indispensable bâche. A l'image de ces joueurs de rugby d'antan refusant de quitter le terrain quelque soit la gravité de leur blessure, il réussira à rejoindre l'avion !

 

L'essai du bout du monde

 

Les sommets succèdent aux sommets ; malgré le froid, le vent, la faim, la fatigue et toujours ces blanches immensités aveuglantes se dressant en permanence devant eux, Nando et Canessa avancent. Ils marchent depuis huit jours, les pieds gelés, les jambes dévorées par les crampes, le souffle court. Il leur faut toute l'énergie d'hommes robustes, l'inconscience de leur jeunesse, la rage d'un rugbyman haïssant la défaite pour qu'enfin les cimes semblent moins hautes, pour qu'enfin la neige paraisse refluer, pour qu'une vallée se dessine enfin.

 

Ils descendent, un cours d'eau les accompagne, de la végétation et bientôt des cultures apparaissent. Ils sont sauvés. Un paysan voit soudainement deux hommes, maigres, le visage dévoré par une barbe hirsute se dresser de l'autre côté du cours d'eau devenu rivière. Fernando Parrado et Roberto Canessa ont rejoint le monde des hommes, au prix de quels efforts !

 

Enfin !

 

Une expédition de secours est immédiatement organisée par les autorités chiliennes, avec les deux héros qui ont insisté farouchement pour en être afin de guider les sauveteurs jusqu'au lieu du crash. Le 22 décembre deux hélicoptères se posent à proximité de l'avion déchiqueté, 68 jours après l'accident.

 

Ils sont seize à avoir survécu sur les 45 à s'être envolés le 13 octobre. Malgré la malnutrition, les gelures, le scorbut, la déshydratation, le mal des montagnes et les infections, ils sont tous en relative bonne santé, suffisamment pour que les retrouvailles avec des familles les ayant crus disparus soient l'occasion de folles embrassades. La presse mondiale s'empare de l'incroyable destin des survivants des Andes qui deviennent instantanément des héros planétaires. Mais dans ce concert de réjouissances, le désaccord des premiers soupçons se fait entendre. Certes ce sont des hommes jeunes et forts, des rugbymen en pleine force de l'âge qui ont sans nul doute considérablement maigri, mais après 68 jours perdus en haute montagne comment peuvent-ils afficher encore une telle forme physique ?

 

 

Le destin est aussi cruel

 

Les rescapés (ci-contre en photo aujourd'hui) doivent se résoudre à expliquer comment ils ont pu survivre et surtout comment ils ont dû se nourrir. La stupéfaction saisit alors le monde dans un silence planétaire, avant que des voix ne s'élèvent pour hurler à la barbarie bientôt contrées par d'autres de plus en plus en nombreuses prenant la défense des seize héros. Le pape lui-même sort de sa réserve pour affirmer que ces hommes n'ont aucun péché !

 

Sans leur courage, leur solidarité, leur parfaite condition physique et leur intelligence, jamais les seize n'auraient survécu. Il fallut une force morale et physique inconcevable à Nando et Roberto - tout deux membres de l'équipe des Old Christians - pour traverser sans aucun équipement la moitié de la Cordillère des Andes. Une prise de risque indispensable puisque l'avion s'était écrasée loin des routes aériennes habituelles et surtout loin, très loin, du Chili.

 

Mais le destin est parfois cruel, l'avion était si loin de l'itinéraire normal et du lieu supposé du crash qu'en marchant un peu vers l'est, en suivant une pente qui semblait pourtant se perdre dans le cœur des montagnes, les rescapés auraient débouché en moins de deux jours de marche vers une verdoyante vallée habitée...

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Bob (samedi, 10 décembre 2016 19:37)

    C'est pas du sport à proprement parler mais quelle histoire!