Edlinger, l'ange qui défiait la gravité terrestre

C'est l'histoire d'un ange et comme tout ange, celui-ci n'avait que faire de la pesanteur. Il se nommait Patrick Edlinger et la France des années 1980 était tombée sous le charme de ce grimpeur d'exception qui ne faisait qu'un avec l'élément minéral lors d'ascensions spectaculaires réalisées le plus souvent en totale liberté.

 

Avant lui, l'escalade n'était connue du grand public que par les exploits d'alpinistes comme Sir Edmund Hillary ou Maurice Herzog ; avec son profil christique, son talent exceptionnel pour escalader les barres les plus difficiles et un don certain pour mettre en valeur ses prouesses, Edlinger a en effet révolutionné l'escalade, faisant de celle-ci une discipline prisée du grand public.  En 1982, la France le découvre dans "La vie au bout des doigts", une vidéo dans laquelle ce jeune éphèbe à la blondeur et au talent insolents révolutionne le petit monde de l'escalade.

 

Edlinger adoré des Français

 

Dans leur canapé, les Français découvrent les premières photos d'un jeune homme aux longs cheveux blonds, le plus souvent vêtu d'un simple short laissant sa fine musculature apparaître, suspendu le long de parois incroyablement abruptes avec quelques centaines de mètres plus bas le vide terrifiant. L'alpinisme traditionnel, avec ses hommes engoncés dans d'épaisses parkas avançant mètre après mètre dont quelques clichés lointains peinent à rendre palpable le caractère pourtant si spectaculaire de l'aventure, semble soudainement bien peu enthousiasmant pour les magazines au papier glacé.

 

Au contraire, l'ange blond et ses escalades sous le soleil de l'été effectuées le plus souvent en quelques heures au prix de passages incroyablement photogéniques font le bonheur de Paris-Match ou de New-Look. Il faut dire que le jeune homme sait parfaitement se mettre en scène, n'hésitant pas à se figer dans des postures de nature à ébahir le Français moyen alors qu'un complice immortalise la scène d'un cliché d'une beauté renversante. Les ascensions de Patrick Edlinger sont d'autant plus impressionnantes que réalisées le plus souvent en solitaire et sans être encordé avec le vide pour seule toile de fond.

 

La morne France du début des années 1980 se passionne pour les aventures du jeune homme né en 1960. Son talent bien évidemment, mais aussi son sens du spectaculaire, son physique et cette impression d'être en symbiose avec la nature séduisent un pays qui a déjà sans le savoir la nostalgie des seventies et leurs douces promesses. C'est qu'il y a un côté hippy chez Edlinger, avec une volonté de se rapprocher de la nature, de ne pas respecter les convenances - pourtant importantes dans le monde de l'escalade, son allure indiscutablement et peut-être aussi une tendance à vouloir vivre intensément l'instant présent sans se soucier d'un lendemain qui, pour lui tenant sa vie du bout des doigts, avait toujours quelque chose d'incertain. A une époque qui n'avait encore vu ni l'apparition des réseaux sociaux avec leur circulation frénétique de photos ou vidéos, ni l'émergence des sports extrêmes, la diffusion des exploits du jeune grimpeur avait vite conquis les masses et tout particulièrement les plus jeunes...

 

 

Un exceptionnel grimpeur

 

Il faut cependant être précis : la célébrité dont bénéficiait Patrick Edlinger était totalement justifiée ! L'homme était un formidable escaladeur, défiant avec succès les parois les plus difficiles, les massifs infranchissables et les voies réputées inviolables ; le plus souvent en délivrant une sensation d'aisance totalement bluffante.

 

Entre 1982 et 1986, il signe des voies en 7a et très vite en 8a, ce qui à l'époque constitue bien souvent des premières. En 1988 il réalise l'ascension d'une paroi terrible dans le Verdon "Les Spécialistes", une 8b considérée comme parmi les plus difficiles au monde. L'année suivante le verra pourtant réussir deux monstres infranchissables classifiés en 8c : "Maginot Line" et "Azincourt", avant de s'illustrer avec une voie au nom évocateur "Orange Mécanique" peut-être un soupçon moins difficile que les deux précédentes mais réalisée en solo intégral !

 

Dès lors l'engouement médiatique autour de Patrick Edlinger devient international, il n'est plus seulement la personnalité préférée des Français (d'après Paris-Match) mais une référence de l'escalade adulée sur la planète entière. Les Anglais, souvent avares en compliments pour les Français n'hésitant pas à le surnommer "le Dieu de l'ascension libre."

 

Inévitable jalousie

 

Discipline relativement confidentielle, l'alpinisme et sa variante l'escalade, sont généralement des activités d'hommes austères. Des montagnards taiseux, durs-au-mal, dont les exploits sont le plus souvent ignorés du plus grand nombre. Il était dès lors compréhensible que la formidable notoriété d'un gamin n'ayant même pas le bon goût d'être né en montagne (Edlinger est né à Dax dans les Landes, l'un des départements les plus plats de l'hexagone) suscite quelques acrimonies.

 

Si les alpinistes ne se soucient finalement assez peu des grimpettes du jeune blond du haut de leurs "8 000", quelques spécialistes de l'escalade d'un talent tout aussi certain goûtent mal l'engouement dont bénéficie Edlinger alors qu'eux restent pourtant dans l'ombre, même si les feux des projecteurs vont aussi éclairer leur discipline...

 

Toujours plus haut, toujours plus vite...

 

Passionné et véritable écorché-vif, Patrick Edlinger vit très mal les critiques de ses pairs. Pour faire taire ce qu'il estime des calomnies, il se lance dans la compétition, une discipline là-aussi mal vue par certains puristes.

 

Dès 1986, il remporte ses premières compétitions, démontrant à ceux en doutant que la beauté de son style n'affectait en rien son efficacité. Paradoxalement, cet amoureux de la liberté et de la nature au caractère indomptable disputera des compétitions - avec une réussite inégale - jusqu'au milieu des années 1990, s'assurant une place à part dans l'histoire de l'escalade et dans la mémoire de toute une génération. Les publicitaires ne s'y étaient pas trompés, réalisant avec l'ange blond pour héros une publicité régulièrement diffusée sur le petit écran des années durant pour le compte de la marque Grany. 

 

... Quel que soit le prix à payer

 

A 35 ans, Edlinger continue de grimper, par plaisir essentiellement, mais aussi parce qu'il a l'escalade chevillée au corps et que les sensations ressenties ne sont à nulles autres pareilles, mais la mort rôde toujours autour des conquérants de l'extrême. La faucheuse ne sera écartée que grâce à la présence opportune d'un médecin qui réanime l'ange blond après une chute d'une quinzaine de mètres (provoquée par la rupture d'une prise) alors qu'il s'entrainait dans les calanques de Marseille en 1995.

 

Miraculeusement indemne, il abandonne l'escalade de haut-niveau tout en continuant néanmoins à gravir des voies périlleuses jusqu'en 2002 et la naissance d'une fille. Il est temps pour le jeune homme au bandeau de rejoindre la communauté des hommes vivant à l'horizontal, ce qu'il fait en s'installant avec sa famille dans le Verdon dont il connait chaque falaise. Mais pour les anges qui ont tutoyé le ciel, l'existence n'a de sens que dans les airs. Patrick Edlinger s'éteint prématurément en 2012, grâce à lui l'escalade est désormais une discipline incroyablement populaire.

 

 

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