La saga des quatre mousquetaires

C'était une époque où l'on jouait en pantalon et chemise blancs, où l'on rentrait sur le court en blazer, un temps où lorsque l'arbitre avait un doute il demandait au joueur concerné son avis et s'y confortait, c'était surtout une époque où la France était l'incontestable nation dominatrice du tennis !

 

Il y avait bien sûr Suzanne Lenglen, l'incomparable Diva du tennis, pour les femmes, alors que chez les hommes quatre mousquetaires allaient écœurer Américains et Anglais pour faire de l'hexagone la meilleure nation de la planète une demi-douzaine d'années durant, trustant toutes les compétitions et en particulier la Coupe Davis remportée six fois consécutivement, un record inégalé... 

 

Un palmarès exceptionnel !

 

La saga des quatre mousquetaires - Jean Borotra (1898-1994), René Lacoste (1904-1995), Henri Cochet (1901-1987), Jacques Brugnon (1895-1975) - en Coupe Davis est inscrite dans l'histoire du sport français ! Avec six victoires successives entre 1927 et 1932, toutes acquises au détriment des Américains, le quatuor a réussi un des plus beaux exploits du sport français et sans doute mondial. Une performance exceptionnelle dans la durée puisque de 1924 à 1933, les Français ont toujours atteint la finale de la prestigieuse épreuve.

 

Moins connu en revanche leur remarquable palmarès commun dans les tournois du Grand Chelem ; et pourtant, ce sont dix-huit titres que les quatre mousquetaires ont accumulé entre 1924 et 1932 et vingt si l'on comptabilise deux compétitions considérées comme les ancêtres des Grand Chelems. Quant aux victoires en double messieurs elles atteignent le total de 27 auxquelles il convient d'ajouter pléthore de succès en mixte avec souvent la prodigieuse Lenglen en partenaire de luxe.

 

La Coupe Davis

 

Après trois défaites en finale contre les Etats-Unis (1924, 1925, 1926), l'exceptionnel quatuor réussit un exploit extraordinaire en remportant six fois d'affilée le prestigieux saladier d'argent, dominant à chaque fois en finale les Américains et le redoutable Bill Tilden considéré alors comme le numéro 1 mondial, un géant longtemps invincible avec dix Grands Chelems au palmarès !

 

Avec Borotra, le Basque bondissant, Lacoste, l'alligator, Cochet, le petit ramasseur de balles, et "Toto" Brugnon l'incontournable pilier du double, la France était devenue invincible six années durant (de 1927 à 1932), avant de s'incliner en 1933 contre le Royaume-Uni lors d'une nouvelle finale (il convient néanmoins de préciser que jusqu'en 1972 le vainqueur de l'édition précédente était directement qualifié pour la finale.) Une performance qui reste cependant immense puisqu'il fallut attendre 1982 pour que l'hexagone atteigne à nouveau la finale et 1991 pour que la France inscrive une nouvelle fois son nom sur le Saladier avec la bande à Noah lors d'une nouvelle saga !

 

Dix ans de suprématie mondiale

 

C'est en 1924 que débute la saga des mousquetaires avec en premier lieu la victoire de Jean Borotra à Roland-Garros, mais aussi la première finale de Coupe Davis et une médaille d'argent pour Henri Cochet et Jacques Brugnon aux Jeux Olympiques de Paris. Dès lors les succès vont s'enchaîner aussi bien en Coupe Davis que sur le circuit et notamment dans les tournois du Grand Chelem avec comme point d'orgue un "Grand Chelem" en 1928 (Lacoste à Roland-Garros et Wimbledon, Cochet à l'US Open et Borotra à l'Open d'Australie - un exploit rare puisque le déplacement en Australie était peu effectué par les joueurs à l'époque.)

 

Mais la réputation des mousquetaires n'était pas seulement due à un palmarès, elle fut aussi la conséquence de leurs personnalités hors-norme sur le court et en dehors et du spectacle exceptionnel que chacun des quatre dans des styles différents offrait à un public conquis. L'épisode le plus fameux d'entre tous étant peut-être l'incroyable remontée de Cochet contre Bill Tilden en demi-finale de Wimbledon (en 1927) ; mené 2-6, 4-6, 1-5 et... 0-40 (!), le Français réussit l'exploit inimaginable de remporter 17 balles d'affilée pour inverser la tendance et finalement remporter la victoire devant une assemblée trop stupéfaite pour applaudir...

 

Une histoire d'amitié

 

A force de dominer le tennis mondial une décennie durant, les quatre mousquetaires se livrèrent de farouches batailles sur les courts avec par exemple une douzaine de finales en tournois du Grand Chelem. Certaines furent épiques avec d'interminables rencontres en cinq sets acharnés, d'autres furent le cadre de scènes inédites comme cette finale à Roland-Garros ayant vu Borotra être battu par Cochet après un point extrêmement litigieux (hésitant sur le fait que Cochet avait semble-t-il touché deux fois la balle, l'arbitre demanda à celui-ci ce qu'il en fut, Cochet répondit sans hésitation "non" alors que la majorité des spectateurs avaient vu l'inverse, l'arbitre n'eut d'autre choix que de valider le point face à un Borotra impassible, le fair-play en principe essentiel !)

 

Mais l'histoire ne serait pas aussi belle si l'amitié entre ces quatre magiciens de la petite balle jaune (blanche à l'époque) s'était limitée aux courts de tennis. Malgré l'écoulement du temps, les sombres années de guerre ayant déchiré le monde, des convictions politiques différentes, la solidarité et la complicité sont toujours restées des valeurs chères aux mousquetaires.

 

Des joueurs et des hommes remarquables...

 

Si l'épopée des quatre mousquetaires reste aussi présente dans l'imagerie populaire ce n'est pas uniquement le fait de leurs nombreux succès, la personnalité de chacun a aussi marqué l'inconscient collectif.

 

Borotra, le Basque bondissant à l'incontournable béret, l'extraordinaire volleyeur venu de la pelote basque devenu un des meilleurs joueurs de la planète sans avoir touché une raquette avant 19 ans, adepte du baise-main en forme d'excuse si une de ses balles avait le malheur de toucher une spectatrice, est peut-être le plus fascinant. Son rôle lors de la seconde guerre mondiale demeure controversé. Admirateur du maréchal Pétain il sollicite le 17 juin 1940 l'autorisation de rejoindre Londres pour poursuivre le combat, Pétain refuse et le nomme commissaire de l'éducation et des sports. Après deux ans de luttes vaines auprès d'un gouvernement aux ordres, il tente de rejoindre les Forces Françaises Libres en Afrique du Nord, arrêté par la Gestapo il est interné au camp de Sachsenhausen. Il faudra l'intervention de son ami René Lacoste pour qu'il soit transféré au château de d'Itter en Autriche, bénéficiant à l'instar des personnalités retenues de conditions plus humaines. Son évasion en 1945, puis son incroyable périple à travers l'Allemagne nazie jusqu'à l'avant-garde américaine (qu'il guidera jusqu'au château pour permettre la libération des autres détenus)  lui valut le titre de déporté-résistant en 1963. Son soutien jamais démenti envers Pétain et son action contribuèrent néanmoins à altérer considérablement son aura.

 

... patrimoine national !

 

Lacoste, l'inventeur de la célèbre chemisette après avoir vu un marquis en tenue de polo sur le court. Créateur d'une marque au rayonnement planétaire, son nom aujourd'hui mondialement connu est synonyme d'élégance. Si celle-ci ne le quittait pas au quotidien, aussi bien vestimentairement que dans son irréprochable comportement de parfait gentleman, il en était tout autre la raquette à la main ! Infatigable lutteur en permanence campé sur la ligne de fond de court, il renvoyait sans cesse les assauts de son adversaire, attendant ou plus exactement provoquant la faute de celui-ci. Il était affublé du surnom d'alligator, sans que l'on sache très bien si c'était dû à l'élégante malle Vuitton qui ne le quittait jamais ou à sa stratégie éminemment  défensive. L'alligator s'est transformé en crocodile, s'est ensuite retrouvé cousu sur des polos, avant de devenir un signe distinctif reconnu par six milliards d'être humains...

 

Cochet, peut-être le meilleur joueur de ces années folles, surnommé le magicien, dont le prodigieux toucher rendait fous ses adversaires tout en déclenchant les applaudissements enthousiastes du public. Il était le seul à venir régulièrement à bout de la puissance de Tilden, l'ennemi de toujours, parfois au terme de parties d'anthologie comme évoqué précédemment. Son toucher de balle merveilleux contrecarrait parfaitement la puissance de l'Américain qui le dépassait pourtant d'une tête (photo). Mais Cochet n'était pas seulement un artiste, c'était aussi un incroyable combattant refusant l'idée même de la défaite. Tilden n'en fut pas la seule victime, Borotra s'inclina en finale de Wimbledon 1926 après avoir compté pas moins de six balles de match. L'année suivante, Henri Cochet parvint à conserver son titre après avoir été mené deux sets à zéro en quarts, en demi... et en finale ! Contre Cochet un match n'était jamais totalement terminé...

 

Et Brugnon, le moins connu d'entre tous ! Et pour cause, son palmarès est nettement moins fourni que celui de ses partenaires, même s'il passa tout près d'une finale à Wimbledon ne s'inclinant qu'en demie après avoir obtenu cinq balles de match. Mais la saga des mousquetaires n'aura jamais été la même sans cet extraordinaire joueur de double. Volleyeur d'exception, partenaire idéal, il fut de toutes les campagnes signant au total 24 victoires dans la prestigieuse compétition, tout en glanant 10 titres du Grand Chelem en double messieurs et une kyrielle en mixte. Et lorsque l'on a une telle science du double, celle-ci est éternelle, le dernier titre gagné par Jacques Brugnon fut celui de champion du monde des vétérans en 1959. Il était alors âgé de 74 ans !

 

"Faire partie des mousquetaires fut l'une des plus grandes joies de ma vie" confia Jean Borotra quelques mois avant sa mort au New York Times. Que dire de la joie que procura cet extraordinaire quatuor à toute une nation...

 

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