Primo Carnera, un bien inoffensif géant

Lorsque les gens découvraient pour la première fois Primo Carnera, le silence se faisait soudainement avant que des murmures de craintes ou d'admiration ne fusent discrètement parmi l'assemblée...

 

Il faut dire que le colosse italien affichait des mensurations exceptionnelles pour les années 1930, avec une silhouette sculpturale et un rictus que n'aurait pas renié le célèbre requin des James Bond. 1m97, 125 kgs (selon les estimations les plus raisonnables), et une musculature impressionnante à une époque où la musculation n'en était qu'à ses balbutiements même pour les hommes forts. Pas étonnant donc que l'Italien soit devenu champion du monde des poids-lourds en 1933 ! Et pourtant la carrière de ce pauvre Primo Carnera s'avère l'une des plus grandes manipulations de l'histoire du "noble art."

 

De lutteur de foire à boxeur professionnel

 

Né en 1906 à Sequals, une localité proche de Pordenone au nord de la botte, dans une famille d'une extrême pauvreté, le jeune Primo est très tôt contraint de travailler. Ce qui tombe bien, le garçon est un colosse qui pesait près de 8 kilos à sa naissance et 120 à son 16e anniversaire ; des mensurations d'hercule à une époque ou la taille moyenne d'un Italien atteignait péniblement 1m65 qui l'amenèrent rapidement à se produire dans les foires itinérantes en tant que lutteur.

 

A 22 ans, en 1925, alors que son cirque fait escale au Mans, il tape dans l’œil de l'ancien champion de France des poids-lourds, Paul Journée, qui décide de le prendre sous son aile et d'en faire un boxeur. Journée deviendra son entraineur et confiera les intérêts de son jeune poulain à l'expérimenté manager, Léon Sée. Mais entre les combats de pacotille à la foire et la boxe professionnelle il y a un monde, même pour un colosse doté d'un tel physique. Il faudra attendre le 12 septembre 1928 pour que Carnera dispute son premier combat professionnel.

 

Une ascension (trop) fulgurante...

 

Le phénomène remporte facilement son premier combat par KO au deuxième round ainsi que les six suivants, avant d'enregistrer sa première défaite contre un Allemand aux modestes références. Malgré cet accroc et une boxe à la technique frustre, la notoriété du Transalpin croit rapidement. Grâce à son physique hors-norme et à un enchainement de victoires, certes face à de faibles adversaires parfois prompts à se coucher, Carnera remplit les salles et éveille progressivement la convoitise de quelques gens peu recommandables...

 

En 1929, son premier combat contre un boxeur de qualité, l'Américain Young Stirbling, tourne à la mascarade. Alors qu'il est largement dominé, Carnera est subitement déclaré vainqueur après la disqualification de son adversaire, accusé d'un coup bas que seul l'arbitre et les juges ont vu ! Un mois plus tard, une revanche entre les deux hommes se terminera par la disqualification de l'Italien !

 

Carnera, l'Amérique... et la Maffia

 

Étrangement cette surprenante double confrontation est concomitante à l'arrivée dans l'entourage de Carnera de Walter Frideman, un manager sulfureux - suspecté d'être proche à la fois de la maffia italienne et de la pègre du redoutable Bill Duffy - qui convainc sans difficulté le géant de poursuivre sa carrière aux États-Unis.

 

Dès lors, l'ascension de Primo Carnera est spectaculaire, il enchaîne 23 combats avec succès en 1930, dont 21 par KO. Des statistiques remarquables, mais extrêmement douteuses... A vrai-dire, si quelques combats virent la puissance du colosse italien anéantir l'adversaire, ce fut surtout un florilège de combattants léthargiques, de boxeurs anémiques KO au premier coup porté et de combattants s'affalant dans le plus pur style Sarah Bernhardt avant même la fin du premier round. Plusieurs commissions de boxe fédérales tentèrent d'intervenir, sanctionnant certains boxeurs accusés de s'être "couchés", Carnera fut même exclus de la National Boxing Association en avril 1930, mais comme celle-ci n'intervenait pas aux États-Unis, la supercherie put continuer...

 

Un géant instrumentalisé

 

Car Primo Carnera n'était en réalité qu'un piètre boxeur ! Doté d'une technique frustre avec pour seules armes un direct et un crochet, d'une garde inexistante, incapable de la moindre esquive, l'Italien est en plus d'une lenteur absolue. Sans jeu de jambes, c'est un piquet sur le ring, mais plus grave encore, il n'a aucun punch ! Certes il est puissant, mais ses coups sont lents, mais lents, si lents qu'ils sont non seulement faciles à éviter pour des adversaires talentueux mais logiquement dénués de toute explosivité.

 

C'est bien sûr suffisant pour gagner des combats contre des rivaux faibles ou achetés, ou encore contre des kangourous comme lors d'une exhibition lui rapportant 20 000$, car la carrière du géant se poursuit de plus belle. Les années 1930 sont l'âge d'or de la Maffia italienne, elle est toute puissante et tient avec son gigantesque poulain une mine d'or. Mais ce n'est pas tout ! L'Italie noire de Mussolini est toute heureuse de s'emparer sans tarder du phénomène, symbole de l'homme nouveau produit par le fascisme triomphant. Il combattra d'ailleurs à Rome en 1934 devant 65 000 spectateurs avec bien sûr le Duce en personne.

 

... mais champion du monde !

 

Les victoires s'enchaînent ainsi jusqu'en 1933, année ou il signe peut-être son principal fait d'armes : une victoire contre le solide Ernie Schaaf dans un match décisif pour disputer le titre mondial. Carnera l'emporte en effet par KO au 13e round au terme d'un véritable combat, aux conséquences dramatiques pour le vaincu qui décède d'une hémorragie cérébrale quatre jours après. Quatre mois plus tard, Carnera devint champion du monde en dominant au terme d'une rencontre écrite d'avance un fantomatique Jack Sharkey qui se coucha au 6e round, les épaules alourdies par la honte...

 

Malgré l'obtention de la plus prestigieuse des ceintures, le nouveau champion du monde des lourds ne célébra que peu son titre, la mort de Schaaf l'avait considérablement ébranlé, tout comme l'évidence que même un gamin pauvre du Frioul ne pouvait ignorer d'avantage... Primo Carnera n'avait même pas  pour lui d'être méchant ou simplement cynique.

 

Après quelques mois de doute et peut-être même de dépression, Carnera remonte sur les rings pour défendre son titre, une fois au Madison Square Garden devant tout Little Italy et une autre fois devant 65 000 bras tendus dans la ville éternelle. La bête de foire était devenue l'idole de tout un peuple !

 

Un colosse au menton d'argile

 

Mais sur le ring on ne peut tricher éternellement, d'autant plus que ses protecteurs italiens ont compris que désormais il était plus rentable de parier contre le colossal champion du monde. Carnera allait enfin être opposé à de redoutables adversaires, bien décidés à faire tomber le colosse.

 

Le premier lui rendait 15 centimètres et 30 kilos, mais entre quatre cordes il devenait méchant comme une teigne : l'Américain Max Baer, arrogant, rapide, technique et la foudre dans les gants ! Primo Carnera vécut l'enfer durant ce combat. Expédié au sol à onze reprises, il ne dut son salut qu'à la compassion de l'arbitre qui mit fin au massacre au cours de la 11e reprise. Il y a quelque chose de pathétique à visionner ce combat, plus que les knocks down de l'Italien, cela tient à la façon désinvolte qu'avait Baer de relever son short avec ses deux mains sans se soucier d'avoir le visage à 30 centimètres des mains immenses du géant. Le colosse avait un menton d'argile !

 

Tomber de si haut...

 

Deux ans plus tard, Primo Carnera eut une nouvelle chance de disputer le titre mondial, mais malheureusement pour lui le tenant était encore d'une toute autre trempe. Il s'agissait de l'exceptionnel Joe Louis ! Le mythique boxeur ne fit qu'une bouchée du pauvre Carnera, KO à la 6e reprise !

 

Alors qu'il vient de fêter ses 30 ans, la carrière du colosse est terminée. Usé, détruit par ses deux terribles combats, il tente en vain de relancer sa carrière en Italie, mais ce retour se révèle une parodie sans suite. Atteint du diabète, il doit même subir l'ablation d'un rein. Il continue pourtant de boxer (jusqu'en 1944), car Carnera n'a plus un sou, ses "protecteurs" italiens, ses managers et notamment le Français Sée, se sont grassement payés sur la bête, désormais ruinée.

 

Paradoxalement Primo Carnera vivra une renaissance loin de la boxe, reconverti dans le catch il brillera dans cette discipline où son déficit de vitesse ne revêtait que peu d'importance alors que sa formidable puissance faisait merveille, devenant même champion du monde. Parallèlement la mode du péplum à Cinecitta lui offrit quelques beaux rôles de méchant, alors qu'il découvrait grâce à un mariage heureux l'amour et les joies de la paternité.

 

Le colosse d'argile disparut en 1967, à l'âge de 61 ans, vaincu par le diabète, les illusions, les poings de durs-à-cuire et aussi l'alcool. L'histoire de Primo Carnera, champion du monde des poids-lourds, c'est un peu celle d'un gentil géant qui n'aurait jamais dû faire de boxe...

 

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