Jean Vuarnet, l'alchimiste, invente l’œuf en or massif

Avant d'être le cofondateur d'une célèbre marque de lunettes, Jean Vuarnet fut un skieur de haut niveau. De très haut niveau en réalité puisqu'il fut champion olympique de descente lors des Jeux Olympiques d'hiver disputés à Squaw Valley en Californie en 1960.

 

Cette époque-là - pourtant distante de quelques décennies seulement - était en matière de ski alpin celle des pionniers. Bonnet (éventuellement casque en cuir bouilli), pull en laine, fuseau, bottes en cuir à lacets rigidifiées à l'aide de tiges métalliques, tel était l'équipement des courageux qui s'élançaient sur des pistes non damées et sécurisées dans le meilleur des cas par quelques bottes de paille placées ça et là.

 

Quant aux skis, ils étaient en bois, livrés en début de saison par le fabricant retenu, et chaque skieur de l'équipe de France en prenaient quelques uns en priant pour que les  paires choisies soient adaptées à son style... Et pour ces passionnés, pas de techniciens, chacun affutait ses carres et fartait ses semelles la veille de la compétition en espérant que le fart employé conviendrait à la piste et aux conditions météos.

 

Quant au site de Squaw Valley, il correspondait pleinement à l'époque puisqu'il avait été créé ex-nihilo quelques mois avant l'Olympiade par Alexander Crushing, un homme d'affaires aussi excentrique que visionnaire, sur quelques arpents de montagne dont il était l'unique propriétaire et habitant...

 

Jean Vuarnet, pionnier parmi les pionniers

 

Parmi ces aventuriers, totalement amateurs, Jean Vuarnet symbolisait parfaitement l'esprit des pionniers. Fils de médecin exilé à Paris par son père pour se consacrer à ses études et non pas au ski, il s'illustre malgré tout grâce au ski universitaire. De résultats en résultats, acquis grâce à son talent, sa volonté et un sens de la débrouillardise unique à une époque où tout était compliqué, le jeune homme s'impose comme l'un des meilleurs de sa génération décrochant une médaille de bronze en descente aux mondiaux de Bad Gastein en 1958 !

 

A 27 ans, en ce début d'hiver 1960, il est enfin prêt pour défendre ses chances à Squaw Valley dans la descente,  sa spécialité. Mais les skis fournis par Rossignol sont beaucoup trop souples, Vuarnet se précipite à l'usine de l'équipementier et après avoir fouillé le stock repart avec une étrange paire de skis destinés à la casse. Ceux-ci, voilés, sont en acier...

 

L'essai sera malgré tout concluant et le jeune intrépide réussit à convaincre Rossignol de lui construire quelques exemplaires en bon état de marche. La marque ne regrettera pas d'avoir écouté le skieur puisque ces Rossignol Allais 60 deviendront mythiques et la petite entreprise un leader du ski mondial !

 

L’œuf magique

 

A l'image d'un Jean-Claude Killy qui allait s'octroyer de belles victoires grâce à l'invention du départ en bascule, Jean Vuarnet a lui aussi une botte secrète : la position de l’œuf !

 

Travaillée discrètement avec son entraineur Georges Joubert quelques semaines avant les Jeux, cette position que tout le monde connait aujourd'hui était révolutionnaire en 1960. Mais elle était surtout d'une efficacité redoutable grâce à son remarquable aérodynamisme. Le schuss était né !

 

Il s'en est pourtant fallu de peu que cette technique reste encore confidentielle un certain temps... car Vuarnet était passé tout près d'une sortie de piste et d'une chute à peine 60 mètres après le départ. S'étant miraculeusement rétabli, le Français allait mettre les bouchées doubles pour rattraper son retard...

 

La victoire de l'ingéniosité et l'innovation

 

La seconde partie de la piste de Squaw Valley va en effet permettre au champion de France de bénéficier pleinement de sa technique révolutionnaire. Il s'agit d'une longue ligne droite de 800 mètres convenant idéalement à la position de l’œuf ! Malgré l'acide lactique qui lui brule littéralement les cuisses, Jean Vuarnet va rester jusqu'à la ligne d'arrivée en position de recherche de vitesse, atteignant même la vitesse alors faramineuse de 115 km/heure !

 

Il faut croire que les techniques de chronométrage n'étaient alors pas encore adaptées à de telles vitesses puisque le Français devra attendre de longues secondes dans un silence de cathédrale - le haut-parleur étant lui aussi en panne - avant de voir son temps s'afficher et l'Allemand Hans-Peter Lanig reculer à la deuxième place sur le tableau lumineux. Avec plus d'une demi seconde d'avance, Jean Vuarnet devenait champion olympique !

 

Muni de skis révolutionnaires, inventeur d'une position lui offrant un avantage absolu sur ses adversaires, le Français avait aussi bénéficié du damage mécanique de la piste, une première dans l'histoire du ski lui ayant permis de profiter pleinement et en toute sécurité de sa technique novatrice.

 

Innovateur à vie

 

Certains se seraient contentés d'une médaille d'or dans la discipline reine des Jeux Olympiques d'hiver avant d'embrasser une tranquille carrière de moniteur de ski à Megève ou de consultant pour un fabricant de skis, mais Jean Vuarnet avait l'innovation dans le sang.

 

Associés aux opticiens, Roger Pouilloux et Joseph Hatchiguian, le jeune retraité crée dans la foulée de son succès la marque de lunettes Vuarnet qui demeure un demi-siècle après une référence aussi bien pour les skieurs, pour les hipsters de tous pays, et même pour 007 puisque Daniel Craig les portait avec une tranquille désinvolture dans Spectre.

 

Quant à l'étrange aventure de Squaw Valley, cette station de sport d'hivers sortie de nulle part si ce n'est de l'esprit de son créateur, elle allait inspirer Jean Vuarnet. En 1964, les travaux de construction d'Avoriaz débutaient, le projet imaginé et porté à bout de bras par le champion olympique allait donner naissance aux Portes du Soleil, un des plus beaux domaines skiables du monde sur lequel, légèrement isolé se dresse son chalet... nommé Squaw Valley.

 

Et pour conclure sur l’œuf, Vuarnet avait coutume de répéter La vie, c’est ce que l’on en fait. Prenez un œuf justement : vous pouvez le casser par terre ou en faire un plat délicieux. C’est à vous de choisir ; la vie c’est comme ça !

 

Il avait juste omis de dire que l’œuf, ça se transforme aussi en or...

 

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