l'orage de Menté

Alors que le Tour de France 2016 s'achève avec ce qui - sauf surprise - s'apparentera à une interminable procession funèbre dans le sillage des hommes en noir de Chris Froome, l'histoire du cyclisme reste à jamais marquée par la dramaturgie de l'édition 1971, marquée par le duel entre deux hommes prêts à aller au bout de la souffrance pour ramener à Paris la précieuse tunique d'or.

 

Dans le rôle du cannibale, Eddy Merckx, le champion invincible déjà double vainqueur de la grande boucle et incontestable favori de l'épreuve. Un Espagnol ténébreux, teigneux, a pourtant refusé d'abdiquer devant la supériorité du champion belge, il s'agit de Luis Ocana, grimpeur aérien au visage d'ange et au caractère explosif.

 

L'ombrageux Espagnol ne rêve que de battre Merckx, plus que remporter le Tour de France il est hanté par la volonté de mettre un terme à l'hégémonie du Cannibale. Ocana a appelé son chien Merckx pour le seul plaisir de voir celui-ci se coucher à ses pieds lorsqu'il l'appelle...

 

Merckx vacille...

 

Au départ du Tour de France 1971 Eddy Merckx ne se soucie pourtant pas des ambitions de son jeune rival ; non pas que le Belge ne se méfie pas de l'Espagnol, au contraire il a toujours fait preuve d'un grand respect pour ses adversaires mais il était de ces champions que l'adversité sublimait.

 

Habité par la rage, Ocana va réussir l'impensable lors d'une étape désormais inscrite dans l'histoire du tour de France entre Grenoble et Orcières-Merlette . Ayant décelé des faiblesses chez Merckx, l'ombrageux Castillan se lance à l'offensive dès les premières pentes dynamitant un peloton éparpillé sur les routes alpines. Ocana vole, le visage déformé par la rage et la douleur, créant à chaque coup de pédale des écarts aujourd'hui inimaginables sur ses poursuivants. Derrière c'est l'hallali, Van Impe est à plus de cinq minutes, Merckx à près de sept minutes ; à son manager lui suggérant de s'économiser alors que le Cannibale compte six minutes de retard, Ocana répond en se dressant sur les pédales "eh bien ça fera sept !" A l'arrivée, le Belge accuse un retard de 8 minutes 42 et plus de dix minutes au classement général.

 

Mais Merckx n'abdique pas

 

Avec de tels écarts, d'autres auraient renoncé, mais le Cannibale n'est pas homme à abdiquer... Après une journée de repos, le tenant du titre lance une folle offensive sur les routes menant à Marseille lors de ce qui était présenté comme une journée de transition. 200 kilomètres durant le groupe emmené par Merckx et le peloton dirigé par Ocana se livrent une bataille homérique sous un soleil de plomb alors que les écarts n'excèdent jamais les deux minutes.

 

A l'arrivée, Merckx prend la deuxième place, reléguant l'Espagnol à 1m56. L'étape s'est courue à une vitesse folle (plus de 45 km/h de moyenne), pulvérisant le plus optimiste des tableaux de marche, à tel point que les tribunes étaient encore vides à l'arrivée des coureurs à l'indescriptible colère de Gaston Deferre ! Malgré ce coup d'éclat, le Cannibale compte encore plus de sept minutes de retard sur Ocana.

 

L'orage de Menté

 

C'est une lutte à mort qui s'engage entre deux hommes aux égos démesurés. Dès la première étape pyrénéenne Merckx repart à l'offensive. Il démarre dans le col du Porter d'Aspet, accélère encore dans le col de Menté alors que l'orage menace. Dans une atmosphère de fin du monde, Ocana lutte avec une volonté inflexible. Il est à quelques hectomètres derrière le champion belge lorsque celui-ci attaque la périlleuse descente sous une pluie battante.

 

Malgré la route inondée, Merck prend tous les risques avec une agilité de funambule. Il n'y a plus de stratégie, plus de coéquipiers, les voitures suiveuses ont disparu, seuls subsistent des hommes luttant contre la peur, les éléments, les dangers d'une route aussi glissante qu'une patinoire bordée par de terrifiants précipices. Virtuose, Merckx descend à une vitesse folle, obligeant Ocana à accélérer encore dans un univers minéral seulement éclairé par les éclairs qui grondent.

 

Forçats de la route

 

L'exceptionnel descendeur qu'est Merckx finit pourtant par tomber à force de prendre des risques insensés, mais il se relève et repart sans ralentir un seul instant. Derrière, le maillot jaune a distancé de quelques secondes les autres champions qui l'accompagnaient dans sa folle poursuite. Pour ne pas laisser partir le Belge, il est contraint d'oublier toute prudence, délaissant les poignées de frein pour gagner quelques secondes dans des virages rendus encore plus glissants par les coulées de terre.

 

Avec plus de spet minutes d'avance au classement général, Luis Ocana aurait dû laisser partir Merckx ; on ne lutte pas impunément contre les éléments déchainés, une route aussi dangereuse des Pyrénées et un tel champion ! L'Espagnol finit inévitablement par tomber lui aussi aux détours d'une courbe dangereuse, mais il se relève immédiatement, prêt à enfourcher sa monture pour poursuivre sa folle descente.

 

Tragique dénouement

 

Sous un tel orage, les coureurs ne voient rien et ne peuvent pas freiner, le malheureux Zoetmelk sera l'instrument d'un cruel destin. Alors que Ocana s'apprête à remonter sur son vélo, le Néerlandais le percute violemment !

 

Le Tour de France 1971 est terminé, l'extraordinaire duel entre Merckx et Ocana s'est achevé sur les routes du Col de Menté. L'Espagnol, brisé, ne peut repartir, des larmes de douleur et de déception inondent son visage alors qu'il est hissé dans une ambulance. Tétanisés, les coureurs laissent partir Merckx. Ils ne le reverront qu'à Paris, sur le podium où il enfilera son troisième maillot jaune de vainqueur du Tour...

 

Le lendemain de sa prise de pouvoir et du dramatique abandon de son impétueux rival, le Cannibale aura un geste d'un fair-play magnifique : il refusera de porter la précieuse tunique en hommage à Luis Ocana. Le Castillan remportera enfin la Grande Boucle en 1973, malheureusement pour lui ce fut au cours d'une édition désertée par le Cannibale qui avait privilégié un doublé gagnant Giro-Vuelta. Il est possible que le berger allemand d'Ocana ait été contraint de se coucher encore et encore aux pieds de son maître après cette victoire acquise sans son meilleur ennemi...

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Commentaires : 1
  • #1

    AUFFRAY (jeudi, 29 septembre 2016 22:51)

    LE PLUS GRAND DES TOUR DE FRANCE