Coude à coude au Puy-de-Dôme

S'il est bien une image du Tour de France qui hante encore l'imaginaire des passionnés de cyclisme, c'est évidemment cet extraordinaire duel entre Jacques Anquetil et Raymond Poulidor sur les pentes surchauffées du Puy-de-Dôme en 1964 !

 

Il faut dire que tous les éléments étaient réunis pour que la confrontation sportive entre les deux légendes se teinte des apparats d'une tragédie antique. Anquetil se bat pour une cinquième victoire dans un Tour de France, ce qui constituerait alors un exploit sans précédent, quant à Poulidor, il tente de remporter enfin la Grande Boucle, lui l'éternel second à l'immense popularité. Le premier a remporté le Giro quelques semaines plus tôt, alors que son meilleur ennemi vient enfin d'inscrire son nom au palmarès d'un grand tour en s'offrant la Vuelta. C'est donc un duel au sommet qui s'annonce sur les routes de France...

 

Combat des chefs... et cruelle étourderie !

 

Dès le début de l'épreuve les choses sont claires, il s'agira bien d'un duel au couteau - à la seconde - entre les deux champions. Quelque soit le talent des autres protagonistes, notamment Bahamontes, ils sont condamnés à ne faire que de la figuration et se battre pour les accessits.

 

Après dix-neuf étapes, l'écart entre Anquetil et son dauphin n'est que de 56 secondes alors que se profilent les pentes du Puy-de-Dôme. Poulidor - comme touché par l'incroyable malédiction qui le poursuit depuis toujours - a raté l'occasion de s'emparer du maillot jaune lors de l'arrivée à Monaco en s'arrêtant sitôt la ligne d'arrivée du vélodrome franchie, oubliant qu'il lui restait un tour à accomplir, se faisant dépasser par Anquetil qui s'est adjugé l'étape et la précieuse minute de bonifications récompensant le vainqueur. C'est donc un débours supérieur bien supérieur aux 56 secondes de retard qu'a perdu le populaire Poupou dans la principauté...

 

Coude-à-coude historique

 

L'arrivée au sommet du Puy-de-Dôme constitue ainsi la dernière chance pour Poulidor. Les organismes des coureurs usés par trois semaines de compétition doivent affronter les 11 kilomètres d'ascension sous une sévère chaleur avec des pentes finales dépassant les 13%. Meilleur grimpeur, Poulidor ne peut se contenter de ne reprendre que les 56 secondes de retard qu'il compte sur le quadruple vainqueur du Tour car un ultime contre-la-montre est programmé lors de la dernière étape et Anquetil lui est bien supérieur dans cette discipline.

 

C'est donc tambour-battant qu'est entamée l'ultime montée du Tour 1964. Rapidement ils ne sont plus que quatre à l'avant de la course, les deux rivaux qu'accompagnent Federico Bahamontes et Julio Jimenez. A quatre kilomètres de l'arrivée, alors que les pentes du géant d'Auvergne se dressent tel un mur, les deux grimpeurs espagnols s'échappent laissant Anquetil et Poulidor au coude-à-coude . Le maillot jaune semble épuisé, mais son adversaire ne parait pas beaucoup plus vaillant, néanmoins il tente d'accélérer mais Anquetil ne veut pas céder. Les deux hommes sont au coude-à-coude offrant au monde une image encore mythique un demi-siècle plus tard.

 

Pour une poignée de secondes...

 

Le mano-à-mano se poursuit sous les objectifs d'innombrables caméras fascinées par l'intensité du duel. Malgré l'état de fatigue d'Anquetil, Poulidor n'ose pas produire une attaque suffisamment franche pour décramponner Maître Jacques. Les kilomètres défilent, hypothéquant à chaque tour de roue les chances de victoire de l'éternel second.

 

A un kilomètre de l'arrivée, Poulidor se dresse sur ses pédales et produit enfin une accélération décisive, laissant le Normand à la dérive. Livrant un interminable sprint, Poulidor augmente son avance à chaque coup de pédale ! Mais il est parti trop tard, arque-bouté sur sa machine, Anquetil va au-delà de la douleur pour limiter la casse.

 

Alors que Jimenez s'est offert la victoire devançant Bahamontes, Poulidor s'octroie la 3e place. Mais déjà Jacques Anquetil aperçoit la ligne d'arrivée. Exténué, il s'effondre dès celle-ci franchie (42 secondes après Poulidor), parvenant seulement à demander à son directeur sportif, Raphaël Geminiani, quelle avance il est parvenu à conserver. "14 secondes" répond le manager, "c'est 13 de trop" lâche le futur quintuple vainqueur, trop fatigué pour se préoccuper de ne pas paraître arrogant.

 

Chacun dans la légende

 

De manière prévisible, Anquetil remportera le dernier contre la montre, confortant son avance pour s'offrir un cinquième Tour de France avec 55 secondes de marge sur son dauphin magnifique.

 

Un peu plus de vingt années durant, il fut le seul à avoir réussi cinq fois un tel exploit avant que Bernard Hinault ne réussisse à l'égaler. Si le Normand allait bientôt tirer sa révérence avec un palmarès exceptionnel, la carrière de Raymond Poulidor allait durer encore de longues années, sans qu'il ne parvienne à remporter ce Tour de France s'étant toujours refusé à lui. Il faut dire qu'après Anquetil, un autre exceptionnel coureur se dressera devant Poupou : Eddy Merckx.

 

Qu'importe, à leur manière, chacun des eux champions a inscrit son nom dans la légende des forçats de la route, le premier par ses victoires et son remarquable sens stratégique, le second pour son panache et sa malchance (ou ses erreurs tactiques) l'ayant privé de la plus prestigieuse des victoires. Les deux conjointement pour leurs multiples affrontements et cet extraordinaire coude-à-coude sur les pentes du Puy-de-Dôme !

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Rémy (lundi, 20 juin 2016 18:04)

    J'ai entendu parler des milliers de fois de ce duel. A chaque fois que je regardais le tour avec mon pere et qu'il se passait rien, il m'en reparlait... C'était mieux avant !!!

  • #2

    Jean-Luc Royer (dimanche, 11 septembre 2016 19:26)

    J'aurais tellement aimé rencontrer Anquetil, lui serrer la main,.