Thrilla à Manilla, on achève bien les boxeurs...

Comment rendre hommage à l'incomparable Mohamed Ali, récemment disparu, si ce n'est en revenant sur l'un des plus extraordinaires et surtout l'un des plus féroces et plus violents de tous ses combats ?

 

Un an après le mythique "Rumble in the jungle" remporté par Ali contre George Foreman, un nouveau combat déchaine un incroyable engouement médiatique. Il faut dire qu'il s'agit de l'épilogue annoncé d'une vieille rivalité entre Ali et Frazier qui se sont déjà rencontrés deux fois (une victoire chacun) et qui se vouent une haine farouche. Là encore, la rencontre n'a pu être possible que grâce à un dictateur, en l'occurrence Ferdinand Marcos qui tente de faire oublier que son pays est sous loi martiale depuis trois ans.

 

Combat sous haute tension

 

Pour Ali, les difficultés commencent avant même le match avec le débarquement inopiné de sa femme, furieuse d'avoir appris que son mari avait fait le déplacement à Manille avec sa maitresse, Veronica Porche qui deviendra son épouse par la suite. Une anecdote au regard de ce qui va suivre...

 

Dès la conférence de presse, les hostilités sont lancées, fidèle à ses habitudes, Ali en fait des tonnes pour mettre une fois de plus spectateurs et téléspectateurs dans sa poche, n'hésitant pas à traiter Frazier de gorille dans une peu amène comparaison physique. Là encore il rejoue le thème du boxeur soumis aux blancs face au rebelle, éternel défenseur des opprimés.

 

Les deux hommes sont à la limite d'en venir aux mains et se promettent l'enfer sur le ring !

 

L'enfer, une promesse qui sera tenue !

 

La photo est trompeuse, l'esquive et autres pas de danse aériens resteront anecdotiques, même si les fans se réjouiront de quelques "Ali Shuffle" distillés avec parcimonie.

 

En réalité, la confrontation  s'apparente d'avantage à un combat de rue avec deux adversaires se rendant coup pour coup quinze rounds durant. Ali utilise sa technique, sa rapidité et sa vista pour asséner jabs et crochets au visage de Frazier, alors que ce dernier marche sur son adversaire jusqu'à le pousser dans les cordes avant d'entreprendre une brutale entreprise de destruction en le frappant au corps avec une violence sourde. La stratégie de Frazier est simple : briser Ali pour l'empêcher de bouger...

 

Déluge de coups !

 

Soyons clairs, il est incompréhensible que ce combat ait pu s'approcher de son terme tant ce fut un déchainement de violence !

 

14 rounds durant, Ali martela le visage de son adversaire avec des enchainements dévastateurs, avant de reprendre une position défensive, laissant Frazier le travailler au corps avec des coups d'une violence à ébranler un immeuble. Des séries dans les côtes, l'abdomen, le foie et parfois au visage par la grâce d'un uppercut ou d'un crochet à assommer un éléphant. Mais Ali tient, il se permet même à plusieurs reprises d'apostropher son adversaire en lui soufflant "vas-y Joe, allez encore, c'est tout ce que tu peux donner Joe ?"

 

Plus rapide, auteur des coups les plus spectaculaires, Ali mène aux points après un début de combat en sa faveur, mais très vite il semble évident que ce décompte n'a que peu de valeur puisque ce duel ne peut aller au bout...

 

Voyage au bout de l'enfer...

 

Et pourtant les rounds défilent sans qu'aucun des deux boxeurs ne mettent un genou à terre. La foule, elle aussi, est KO, on entend distinctement les coups que se portent les deux poids-lourds dans un silence d'outre-tombe.

 

Alors que la dixième reprise est dépassée, Ali et Frazier sont exténués, brisés, hachés menus ; malgré tout, crochets, directs, uppercuts martèlent encore les organismes tuméfiés de chacun des deux hommes. A l'entame du Xe round, Ali a laissé échapper à son coin "je n'ai jamais été aussi proche de mourir."

 

Le visage de Frazier n'est qu'un immense hématome. Borgne depuis 1955, il est en train de perdre l'usage de son oeil droit tant celui-ci disparait sous les contusions. Et Ali se régale à lui distiller des droites dévastatrices que ce pauvre Joe est désormais incapable de parer !

 

Mais les coups du Greatest ont perdu toute véritable efficacité, le travail de destruction de son adversaire a fait son œuvre. Ali est brisé, laminé, détruit, exténué ; seuls la haine, la foi, la volonté et peut-être l'instinct de survie l'animent encore...

 

Un vainqueur, deux perdants, deux héros

 

Le 14e round est un massacre, un carnage, un déchainement de violence. Frazier est désormais aveugle, Ali vacille, les coups pleuvent encore. Nul autre que ces deux rocs n'auraient pu rester debout aussi longtemps...

 

Ali s'appuie sur les cordes pour ne pas tomber, Frazier s'appuie sur Ali, Ali appuie sur la nuque de Frazier avec sa main gauche... et les coups continuent.

 

Au gong, les deux hommes titubent jusqu'à leur coin respectif. Le médecin se précipite au près de Frazier dont le visage a perdu toute apparence humaine. Eddie Futch, son entraineur, en a vu d'autres, il prend pourtant la - sage - décision de signifier l'abandon de son poulain à l'arbitre, déclenchant la fureur de Frazier qui répète "je veux me le faire." Futch ne cède pas et répond calmement "c'est fini, personne n'oubliera ce que tu as fait aujourd'hui."

 

Ali comprend que son adversaire a abandonné. Il se dresse, lève les bras et s'écroule, le géant s'est effondré inconscient... Jamais l'expression aller au bout de soi-même n'a été aussi bien utilisée que lors de ce combat entre deux titans !

 

Dans sa biographie, Mohamed Ali reconnaitra qu'il aurait été incapable de poursuivre le combat un round de plus, la tactique de destruction de Frazier aurait donc fini par se révéler payante si son entraineur n'avait décidé de mettre un terme au carnage. Smoking Joe ne lui pardonnera jamais.

 

Personne n'oubliera jamais ce que ces deux géants ont fait à Manille...

 

Écrire commentaire

Commentaires : 0