La Longue Route de Bernard Moitessier

Le sport est une histoire de performances, de résultats, de victoires ou de défaites, mais il peut aussi être plus que ça : une quête initiatrice pour révéler ce que l'homme a de plus noble en lui.

 

Exceptionnel navigateur, Bernard Moitessier était destiné à inscrire son nom dans le panthéon des grands marins en remportant la première course en solitaire autour du globe avant de décider de poursuivre sa route "parce qu'il était heureux en mer ou peut-être pour sauver son âme."

 

En tête du Golden Globe, course en solitaire et sans escale, alors qu'il ne lui restait plus que la remontée de l'Atlantique pour s'imposer, Moitessier a en effet choisi de continuer sa navigation, redoublant à nouveau le Cap de Bonne Espérance en direction du Pacifique. "Partir d'Europe pour y retourner, c'était comme partir de nulle part pour revenir nulle part."

 

Plus c'est loin, plus c'est beau

 

Pour Moitessier, naviguer c'est une aventure, une découverte. Ses premières navigations, à l'aube des années 1950, s'effectuent sur des bateaux de fortune, au fond desquels il faut interminablement écoper tant ils prennent l'eau. Le Snark, une jonque pourrie avec laquelle il ralliera, en compagnie de son ami Pierre Deshumeurs, Sumatra depuis Saïgon, n'aurait en des mains moins expertes même pas permis de traverser le Golfe de Saint-Tropez...

 

Des années durant, le navigateur va enchaîner les traversées des océans à bord des embarcations les plus improbables et les escales à terre où il effectue mille métiers pour financer sa passion. Il navigue sur chaque océan, double des caps aux noms envoutants et terrifiants, le Horn, Leeuwin, Bonne-Espérance, passe de longs mois en mer, souvent en solitaire parfois en compagnie d'un compagnon de fortune (ou d'infortune), notamment Françoise, son épouse, à qui il offre un voyage de noces de trois ans et une apocalyptique doublage du Cap Horn à bord du Joshua.

 

Naviguer et partager

 

Au milieu des années 1960, Bernard Moitessier n'est plus un inconnu. Ses aventureuses traversées, sa personnalité fascinante et son amour pour la mer commencent à être connus par le grand public. Il faut dire que l'homme a souhaité partager sa passion par l'écriture. Ses deux premiers livres, "Vagabond des mers du Sud" et "Cap Horn à la voile" ont bénéficié d'un inattendu succès.

 

Il y parle de ses navigations bien sûr, relatant les conditions les plus extrêmes, mais plus encore de la beauté des océans, relatant la poésie d'une aurore ou d'un grain dans le Pacifique Sud. Le Français est un navigateur exceptionnel, un écrivain inspiré et un des tous premiers écologistes à l'heure où le terme est encore inconnu.

 

Le calme après la tempête

 

En 1968, les courses océaniques passionnent les foules ; la victoire d'Eric Tabarly dans la Transat de 1964 a décomplexé les Français après des siècles de domination anglo-saxonne sur les mers. Moitessier se laisse finalement convaincre de participer au Golden Globe, la première compétition autour du monde sans escale, sans assistance, en solitaire et sans radio pour l'aventurier qui a refusé d'en embarquer une ! Le parcours est d'une simplicité absolue : départ d'Angleterre et retour sur l'île après avoir bouclé un tour du monde par les trois caps.

 

Le challenge intervient à vrai-dire à point nommé pour Bernard Moitessier qui traverse une passe difficile après sa séparation avec Françoise et le sentiment d'avoir bâclé son deuxième livre. Le 22 août, il quitte Plymouth à bord du Joshua pour un long, très long, voyage...

 

Une si longue route...

 

Des années de navigation sur tous les océans à bord de coquilles de noix ont préparé le marin à une telle compétition. Alors que ses adversaires rencontrent mille difficultés, il avale les miles avec une régularité impressionnante, même s'il prend parfois le temps de s'arrêter pour un admirer un coucher de soleil ou les arabesques d'oiseaux.

 

Robin Knox-Johnson, son seul réel rival, doublé alors même que le Britannique est parti plusieurs semaines avant lui, Bernard Moitessier a - sauf fortune de mer - course gagnée. C'est donc à la surprise générale qu'un cargo croise sa route au large du Cap de Bonne-Espérance qu'il double donc pour la seconde fois. A l'aide d'un lance-pierres, le navigateur a envoyé un message inattendu "Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme."

 

La sérénité au terme d'un long voyage

 

Après 300 jours de mer, d'innombrables tempêtes et près de 70 000 kilomètres, Bernard Moitessier accoste enfin à Papeete, signant la plus longue traversée en solitaire jamais réalisée jusqu'alors.

 

L'homme et le bateau sont épuisés, mais le marin est heureux, serein. Il a déjà en tête "La longue route", le livre qui racontera cette épopée marine, dont il offrira les droits au Pape "afin d'aider à la reconstruction du monde." Jusqu'à sa disparition le 16 juin 1994, Moitessier consacrera son existence à tenter d'améliorer celui-ci, œuvrant avec avant-gardisme pour l'écologie dans les atolls du Pacifique Sud ou écrivant de nombreux ouvrages sur son existence ou sur la mer. Devenu une légende pour de nombreux jeunes marins, il conseillera ceux-ci aussi bien sur les techniques de navigation que sur l’existentialisme ; parmi ses disciples, un certain Arnaud de Rosnay qui allait reprendre le flambeau des traversées impossibles !

 

Quand au Golden Globe, la victoire est revenue à Robin Knox-Johnston, seul rescapé d'une course tragique qui a vu deux participants disparaître en mer, vaincus par l'ambition des hommes et la démesure des océans. Bernard Moitessier avait depuis longtemps compris que la beauté de l'océan pouvait se révéler aussi enchanteresse que fatale pour l'homme imprudent. "Si le destin bat les cartes, c'est nous qui les jouons" avait-il coutume de dire...

 

Bibliographie : La Longue Route, Bernard Moitessier, Editions Arthaud

 

Écrire commentaire

Commentaires : 3
  • #1

    d heur xavier (vendredi, 13 mai 2016 20:54)

    je suis juste en admiration devant l histoire de ce Grand Monsieur , un exemple on devrait faire lire a l école le livre qu a ecrit ce grand personnage qu est ce navigateur

  • #2

    Jean-Luc Royer (dimanche, 11 septembre 2016 19:24)

    Les images de son livre La Longue Route m'ont fait rêver. Comme lui je me suis mis à rouler mes cigarettes avec du Tabac Bleu comme pour mieux goûter ses aventures.

  • #3

    Michell Digirolamo (mardi, 31 janvier 2017 23:59)


    This is the right website for everyone who would like to understand this topic. You know a whole lot its almost tough to argue with you (not that I really will need to�HaHa). You certainly put a brand new spin on a subject that's been discussed for a long time. Excellent stuff, just excellent!