Gilbert Duclos-Lassalle, le vieux vous salue bien

La victoire d'un Australien peu connu de 37 ans, Mathew Hayman, le 10 avril dernier lors de Paris-Roubaix n'est pas sans rappeler le succès inattendu d'un certain Gilbert Duclos-Lassalle en 1992, là aussi à l'âge canonique de 37 printemps.

 

Les similitudes s'arrêtent néanmoins là, car la victoire du Français fut en réalité tout sauf une surprise. Non seulement il adorait cette course, connaissant par cœur l'emplacement de chaque pavé, mais il collectionnait depuis le début de sa carrière les places d'honneur sur le vélodrome de Roubaix (en particulier deux deuxièmes places en 1980 et 1985). La véritable surprise ne fut pas le succès de Gibus (son surnom), mais plutôt le temps qu'il lui fallut avant de lever enfin les bras dans la classique et par extension l'âge à laquelle sa première victoire fut conquise !

 

 

Pour les cyclistes bien nés la valeur ne diminue pas avec le nombre d'années

 

Alors que bon nombre de routiers ont remisé leur vélo au fond du garage à l'aube de la trentaine, Duclos-Lassalle n'a jamais été aussi fort qu'en ce printemps 1992. Il faut dire que l'homme est un dur au mal, qui aime bouffer du pavé, de préférence par grand vent ou pluie battante, ou se faire les 600 bornes de la regrettée Paris-Bordeaux qu'il a d'ailleurs remportée.

 

Alors lorsque Jean-Paul Van Poppel se lance dans ce qui ressemble à une échappée suicidaire à 96 kilomètres de l'arrivée, ce vieux renard de Duclos sent à merveille le coup. Le duo ainsi constitué va en plus recevoir le renfort de deux solides rouleurs, Wegmuller et Van Schmidt, pour prendre une avance conséquente. Mais après tant d'années à rêver, pas question d'attendre un aléatoire sprint, Duclos accélère irrémédiablement à 46 kilomètres de Roubaix déposant ses compagnons d'échappée.

 

Gilbert Duclos-Lassalle voltige sur les pavés, faisant fi de la douleur. Lancé dans un terrible contre la montre avec le peloton à ses trousses, il bénéficie de l'inestimable aide de son équipe qui annihile toutes contre-attaques. Olaf Ludwig tentera bien de revenir sur le Français, mais Gibus est survolté, il tient enfin son succès. Les derniers hectomètres sur le vélodrome de Roubaix sont l'occasion d'une totale communion avec les spectateurs qui célèbrent le vieux grognard à grands renforts d'applaudissements !

 

Quand on aime on ne compte pas

 

Aussi belle soit-elle, cette victoire ne serait finalement qu'à inscrire dans le registre des anecdotes sportives si l'année suivante, à l'âge de 38 ans, Gilbert Duclos-Lassalle n'allait réussir à signer la passe de deux en conservant de la plus belle des manières son trophée.

 

L'équipe Z est devenue Gan, toujours sous la houlette de Roger Legeay et toujours bâtie autour du vétéran pour Paris-Roubaix. La victoire de 92 a fait rêver dans les chaumières, mais pour les spécialistes c'est un bâton de maréchal offert à un sympathique grognard en récompense de bons et loyaux services. En dehors de Duclos et ses troupes, personne n'imagine que l'exploit peut être renouvelé...

 

Sous les pavés, le paradis

 

D'autant plus que même si son titre de l'année précédente est considéré comme une surprise, Duclos a désormais une pancarte de favori dans le dos et que les cadors du peloton ne lui laisseront plus un permis de sortie.

 

Ce fut effectivement le cas ; pendant les 267 kilomètres de l'épreuve, le Français dut livrer bataille aux Van Poppel, Museuw, Ludwig, Van Hoydoonck, Van der Peol, tous ces solides flahutes, aimant frotter dans un décor digne de la grande guerre, avec de la pluie, de la boue, du vent et ces pavés sur lesquels les vélos rebondissent inlassablement mettant le corps au supplice.

 

Mais en Duclos, il y l'âme d'un Poilu et dans l'enfer du nord, le vélodrome de Roubaix s'apparente à un oasis, à un Eden. Malgré un début de course perturbé par une chute et des ennuis mécaniques l'ayant contraint à batailler des kilomètres durant pour recoller au groupe de tête, bien aidé en cela par un coéquipier de luxe (un certain Greg Lemond), le Béarnais est le seul à pouvoir suivre l'accélération du surpuissant Franco Ballerini à 30 kilomètres de l'arrivée !

 

Pour un boyau, l'histoire s'écrit

 

Grand favori de l'épreuve, l'Italien est dans une forme étincelante, il avale les derniers secteurs pavés comme une autostrade flambant neuve. Si les jambes sont transalpines, la tête est tricolore, Duclos cesse rapidement de collaborer avec son partenaire d'échappée, en indiquant de manière explicite qu'il est "cuit."

 

Qu'importe, Ballerini a des jambes pour deux, il creuse irrésistiblement l'écart sur des poursuivants vite résignés. Le duo se présente sur le vélodrome d'arrivée avec plus de deux minutes d'avance. Face au colosse transalpin, Duclos semble battu d'avance, mais l'expérience a aussi des vertus lorsqu'il s'agit de pallier un déficit de puissance...

 

Habilement le Français garde la corde dans le dernier virage, obligeant son adversaire à parcourir quelques centimètres supplémentaires. C'est au coude-à-coude que se dispute le sprint entre deux rois du pavé, les deux hommes jettent leur vélo sur la ligne en pistards chevronnés.

 

Ballerini lève un bras en vainqueur, réflexe d'Italien habitué à influencer l'arbitre sur le carré vert, trompant le speaker qui annonce sa victoire. En roue libre sur la piste, Duclos-Lassalle semble abattu, le temps pour la photo-finish de tomber dans une clameur folle : pour cinq centimètres - l'épaisseur d'un boyau - Gilbert Duclos-Lassalle a gagné, signant un doublé exceptionnel pour l'histoire.

 

Effondré, Ballerini mettra un terme à la malédiction en s'offrant deux fois l'épreuve en 1995 et 1998 avant de disparaître prématurément dans un tragique accident de voiture en 2010. Gibus coule pour sa part une paisible retraite dans son Béarn natal, il se murmure néanmoins que la nostalgie de l'enfer du nord le prend à chaque retour d'avril...

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