Les poteaux carrés de Glasgow

12 mai 1976, toute la France a les yeux rivés sur Glasgow !

 

Le cœur de la France bat pour Saint-Étienne qui au terme d'une magnifique campagne européenne a gagné le droit d'affronter l'ogre munichois en finale de l'ancêtre de la League des Champions, la Coupe  des Clubs Champions. Ils sont des millions a s'être vêtus de vert et à arborer les inimitables perruques à la gloire de l'ASSE et son entraineur mythique Robert Herbin.

 

En face, le Bayern Munich, double tenant du trophée et sans conteste meilleur club européen, fait figure d'épouvantail, mais les Verts ont montré de telles ressources tout au long de la compétition que toute la France se met à rêver que la coupe rejoigne enfin l'hexagone...

 

Un seul être vous manque...

 

Malheureusement Saint-Étienne se présente sans l'un de ses meilleurs joueurs, Dominique Rocheteau. A 21 ans, celui que l'on surnomme l'ange vert a livré une saison étincelante, mais blessé et insuffisamment rétabli il doit débuter la rencontre sur le banc des remplaçants. En plus, l'équipe vient de perdre Farison et Synaeghel, victimes quelques jours plus tôt de la stupide brutalité des joueurs nîmois.

 

Avec 30 000 supporters venus de toute la France, qui vont pousser leur équipe durant le match avec une ferveur exceptionnelle, hurlant 90 minutes durant "Qui c'est les plus forts, évidemment c'est les verts", l'équipe de Robert Herbin a toutefois les armes pour s'opposer à l'ogre bavarois


Une qualification au forceps

 

Pour se qualifier les Verts ont dû faire appel à des ressources insoupçonnées, remportant deux âpres confrontations (3-0 après une défaite initiale 2-0 à Kiev en quarts) et en demi (1-0 dans la Loire et 0-0 au retour au PSV).

 

Le Bayern, qui a facilement dominé le Real en demi-finale, semble invincible.

 

Néanmoins, Saint-Étienne a déjà gagné le match des publics, Glasgow est stéphanoise, des hordes de supporters grimés en vert, ivres de bonheur et d'espoir, défilent dans la ville

 

Les équipes :

 

Saint-Etienne : Curkovic - Janvion, Piazza, Lopez, Repellini  - Bathenay, Larqué, Santini -  P. Revelli, H. Revelli, Sarramagna (Rocheteau 83e). Entraîneur: Robert Herbin.

 

Bayern Munich : Maier - Hansen, Schwarzenbeck, Beckenbauer, Horsmann - Durnberger, Roth, Kapellmann, Hoeness, Müller, Rumenigge. Entraîneur: Dettmar Cramer.

 

Les verts pied au plancher


Et pourtant, dès les premières minutes les Français monopolisent le ballon et se montrent les plus dangereux. Le Bayern est dominé mais sa science du contre fait merveille, Müller marquant même un but heureusement sifflé hors-jeu.


Les Verts continuent d'attaquer inlassablement, les chevauchées de Piazza sont irrésistibles, Sarramagna donne le tournis aux Allemands, malheureusement Benckenbauer veille. Alors Bathenay prend les choses en main à la 34e minute, il élimine un puis deux adversaires, puis le Kaiser en personne avant de délivrer de trente mètres une merveille de frappe qui s'écrase sur la barre transversale avant d'être reprise par Revelli, seul face au but, qui trouve pourtant les bras de Sepp Maier.


Les poteaux carrés


La trajectoire tombante du ballon ne laisse pourtant que peu de doute, avec des poteaux ronds l'ASSE aurait très certainement ouvert le score.


Mais les Verts ne se laissent pas abattre et cinq minutes plus tard, Sarramagna ridiculise une nouvelle fois Hansen sur le côté gauche avant de décocher un centre parfait pour Santini qui devance tout le monde et propulse la balle sur la transversale. Le ballon rebondit juste devant la ligne avant d'être dégagé en catastrophe par la défense allemande.


Là encore, l'issue aurait sans nul doute était différente sans les poteaux carrés du vieux stade Hampden Park...


Une deuxième mi-temps équilibrée et cruelle


Saint-Étienne continue de dominer à la reprise, se créant encore quelques belles occasions, mais Beckenbauer est immense et Rumenigge se montre de plus en plus dangereux, obligeant l'équipe à reculer.


Dominé, le Bayern obtient pourtant une anecdotique coup franc indirect à la 57e minute à une vingtaine de mètres des buts tricolores.  Curkovic place son mur, une fois, puis une seconde l'arbitre ayant demandé à celui-ci de reculer. Et c'est pendant que le gardien est collé à son poteau pour assurer le placement de ses joueurs que le Kaiser Franz délivre une passe à Roth qui expédie une frappe violente que Curkovic ne peut qu'effleurer !


Contre le court du jeu, le Bayern mène 1-0.



Le mur allemand

 

Les Verts se ruent à l'attaque, les chevauchées de Piazza mettent le feu au milieu allemand, Sarramagna casse encore les reins de son adversaire, Larqué et Bathenay orchestrent un récital, mais les Allemands tiennent.

 

Les minutes passent, le public a beau pousser derrière chaque offensive de son équipe, Saint-Étienne a maintenant du mal à se créer de réelles occasions, d'autant plus que Beckenbauer est absolument impérial.

 

Herbin lance son joker, il fait entrer Dominique Rochetau, il reste sept minutes à jouer. Sur une jambe, l'ange vert - survolté - élimine pourtant trois adversaires mais bute sur un tacle désespéré du Kaiser alors que le peuple vert croit au but.

 

Rocheteau recommence, mystifie à nouveau trois défenseurs munichois avant de délivrer une offrande à Revelli, dont la frappe n'est pourtant pas assez appuyée pour tromper la vigilance de Maier.

 

L'arbitre siffle la fin du match. Les Verts s'effondrent sur le terrain, Herbin, le Sphinx impassible, a les yeux rouges, les Allemands curieusement n'exultent pas, comme s'ils avaient le sentiment d'avoir volé leur victoire ou comme si la fatigue après ce match d'une rare intensité les avait vidés de toute substance.

 

On a gagné !

 

Dans le vestiaire les Verts sont inconsolables, effondrés, il faut même contraindre Larqué à aller chercher le trophée remis aux perdants. Robert Herbin aura ces mots, simples et immenses, adressés à son équipe vaincue "Bravo, félicitations."

 

Une surprise attend pourtant les perdants magnifiques ; dans la nuit leur avion a été dérouté pour atterrir à Paris où les attend le Président Giscard d'Estaing et surtout une foule insensée sur les Champs-Élysées. Plusieurs centaines de milliers de personnes se sont habillées de vert pour acclamer ses héros.  Les gens chantent "on a gagné."

 

Le légendaire Franz Beckenbauer déclara peu de temps après le match "Saint-Étienne n'a pas été chanceux. Il a bien joué. Il a eu de belles occasions, il aurait pu marquer et gagner cette finale. Mais le football est ainsi fait. Les occasions, il ne faut pas les manquer..."

 

17 ans plus tard, l'Olympique de Marseille se souviendra de cette sentence pour concrétiser une de ses occasions et offrir à la France sa première coupe d'Europe.

 

A la fin des années 2000, l'ASSE achètera pour son musée de vieux chevrons de bois rongés par l'humidité, les poteaux carrés du vieux stade de Glasgow...

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