Séville, tragédie espagnole en quatre actes

Il suffit de prononcer le mot Séville à un amateur de foot de plus de 40 ans pour voir soudainement ses maxillaires se raidir, le coin des lèvres s'affaisser en un rictus haineux, son regard devenir fixe...

 

Car Séville c'est une histoire de drame, de désespoir, d' injustice avec en épilogue la victoire de la force brute sur la grâce et le talent.

 

L'été est pourtant magnifique ce 8 juillet 1982, pour la première fois depuis un quart de siècle l'équipe de France est en demi-finale de la coupe du monde, emmenée par le génial Michel Platini et un extraordinaire milieu. Après un premier tour difficile, avec une seule victoire contre le Koweït avec son inénarrable et mégalomane cheik, une défaite contre l'Angleterre et un nul acquis dans la douleur contre la Tchécoslovaquie, les bleus ont hérité d'un groupe facile avec l'Autriche (battue 1-0) et l'Irlande du Nord (dominée 4-1).

 

En face l'Allemagne affiche un peu le même parcours, avec un premier tour qui a déjà jeté l'opprobre sur la Mannschaft (avec un ultime match arrangé contre l'Autriche), avant de se montrer beaucoup plus convaincante en éliminant l'Angleterre et l'Espagne lors du second tour.

 

La France, la grâce et la technique

 

Michel Hidalgo, le sélectionneur, a composé une équipe séduisante qui s'est montré technique et spectaculaire lors du deuxième tour avec un inédit milieu formé de quatre numéro dix (Platini, Giresse, Genghini et Tigana dans un rôle un peu moins offensif). L'espoir est donc immense dans un pays peu habitué à pareil honneur.

 

Mais en face se profile l'ennemi héréditaire, une équipe solide, rouée, puissante, dotée de redoutables attaquants, qui a mis fin dans des conditions amorales au parcours de l'Algérie. L'Allemagne c'est un peu la Nemesis des Français ; tout un peuple se souvient encore avec émotion des poteaux carrés de Glasgow en 1976 (et tout particulièrement Rocheteau et Janvion qui y étaient).

 

Le début du match tourne d'ailleurs à l'avantage des Allemands qui dominent outrageusement. Littbarski est intenable, il fait vivre un calvaire aux défenseurs français avant de tirer sur la transversale, puis d'ouvrir le score à la 18e minute.

 

L'ouverture du score fait réagir les Français qui se lancent à l'attaque, acculant l'équipe allemande sur son but avant que Bernhardt Förster ne commette une grossière faute sur Rocheteau. Platini transforme le pénalty pour l'égalisation à la 27e minute. Un coup de sifflet qui va peut-être se révéler lourd de conséquences...

 

L'agression impunie de Schumacher

 

Dès lors la France domine jusqu'à la mi-temps sans parvenir à inquiéter Harald Schumacher, le portier, qui, déjà, se signale par un comportement agressif.

 

Au retour de la mi-temps, Bernard Genghini, blessé, est rapidement remplacé par Patrick Battiston contraint d'opérer à un poste n'étant pas le sien.

 

Mais qu'importe, une géniale ouverture de Platini le lance seul vers le but. C'est alors que Schumacher sort à la rencontre du Français et - sans se soucier une seconde du ballon - le percute avec une extrême violence ! Battiston est KO, ses partenaires extrêmement inquiets durant de longues minutes, alors que les soigneurs tentent de réanimer le joueur. Schumacher et l'arbitre restent totalement impassibles. L'homme en noir, qui a déjà refusé quelques minutes plus tôt un but valable à Dominique Rocheteau, semble estimer qu'un pénalty sifflé contre l'Allemagne suffit. Aujourd'hui encore cette incroyable erreur de jugement est considérée par les spécialistes comme l'une des plus grandes erreurs d'arbitrage de l'histoire.

 

Le jeu doit continuer


Battiston sorti inanimé, la mâchoire et deux dents brisées (il est remplacé par un autre défenseur, Christian Lopez), le match reprend avec onze tricolores survoltés. Durant toute la deuxième mi-temps, les bleus dominent outrageusement, échouant malheureusement à concrétiser leur mainmise sur le match par manque de réalisme. Dans les arrêts de jeu, la France croit tenir sa victoire, lorsqu'une magnifique frappe de Manuel Amoros s'écrase sur la barre transversale du gardien allemand totalement battu. Mais une fois encore, les poteaux ont choisi la rive est du Rhin...


En tribunes, les 70 000 Espagnols ont pris fait et cause pour les Français et conspuent Schumacher à chacune de ses interventions !



Une prolongation inoubliable


La fin du temps réglementaire n'a pas tempéré les ardeurs des Français qui prennent l'avantage grâce à une merveille de reprise de volée signée Marius Trésor, l'emblématique défenseur central (93e).


Mais qu'écrire lorsque six minutes plus tard, Alain Giresse porte le score à 3-1 au terme d'une action collective magnifique et d'une frappe limpide au ras du poteau (99e). 


C'est une explosion de joie insensée qui emporte les onze bleus et tout un peuple. Voir le placide et réservé Giresse courir, ivre de bonheur, poursuivis par ses coéquipiers en transe, reste une image à faire oublier Sedan, Verdun, l'occupation et les Kommandanturs dans toutes les sous-préfectures. Il reste moins de vingt minutes à jouer, l'équipe de France n'a jamais été aussi près d'une finale des championnats du monde.



Le foot est un sport qui se joue à onze contre et à la fin...

 

Mais l'Allemagne n'abdique jamais, d'autant plus que son meilleur atout offensif (Rummenigge, laissé sur le banc car blessé) vient de faire sa rentrée. Les Français ne changent pas une stratégie qui a jusqu'alors porté ses fruits et continuent d'attaquer.

 

Mais deux fautes successives non sifflées (pourtant évidentes) sur les attaquants tricolores permettent à la Mannschaft de récupérer la balle et lancer une contre-attaque fulgurante conclue victorieusement par... Rummenigge (103e).

 

Il reste 17 minutes à jouer et celles-ci vont être interminables ! Le match a radicalement changé avec la réduction du score, les Allemands campent dans le camp français et l'inévitable survient. Après une tête de l'immense Hrubesch, Fischer réussit un extraordinaire retourné acrobatique pour égaliser, crucifiant une nation entière.

 

Les dernières minutes de la rencontre sont un calvaire pour le onze tricolore qui tient néanmoins. Pour la première fois de l'histoire une rencontre de cette importance va se jouer aux tirs aux buts !

 

Les sanglots longs...

 

Une fois encore, le destin semble sourire à la France avec l'échec de Stielike, le troisième tireur allemand après que les Français ont réussi leur trois premières tentatives. Mais Didier Six échoue à son tour, une fois encore tout est à refaire...

 

Platini et Rummenigge réussissent leur tir au but. C'est à Maxime Bossis, l'inébranlable défenseur qui a signé un match, parfait de s'élancer... et buter sur le portier adverse. Horst Hrubesch réussit l'ultime pénalty et propulse l'Allemagne en finale.

 

Que dire de la détresse qui s'est emparée des joueurs de l'équipe de France et de tout un peuple ? Les mots sont impuissants à décrire la tragédie vécue par les héros d'une nuit d'été inscrite dorénavant dans l'inconscient collectif d'une nation. Les joueurs furent tellement abattus par le dénouement de cette magnifique mais cruelle rencontre, qu'ils se révélèrent incapables de batte la Pologne en match pour la troisième match.

 

Néanmoins, l'exceptionnel match des hommes d'Hidalgo prouva que les Français étaient capables de rivaliser avec les meilleures nations mondiales, conduisant deux ans plus tard l'équipe de France à remporter le titre olympique et surtout le championnat d'Europe, avant que Marseille puis le PSG ne se hissent sur le toit de l'Europe et que la bande à Zidane n'écrive l'histoire en bleu un soir de juillet 1998...

 

Quant à Schumacher (vainqueur avec l'Allemagne de l'Italie en finale), il lança à un journaliste venant de l'informer des blessures de Battiston "eh bien... je lui paiera ses couronnes."

 

L'équipe de France : Jean-Luc Ettori - Manuel Amoros, Marius Trésor, Maxime Bossis, Gérard Janvion - Jean Tigana, Bernard Genghini (puis Patrick Battiston et Christian Lopez), Alain Giresse, Michel Platini - Dominique Rocheteau, Didier Six.

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