1964, Eric Tabarly fait boire la tasse aux Anglais

1964, la voile est depuis toujours une affaire d'Anglais et éventuellement d'Américains. Depuis Aboukir et Trafalgar, la France a ravalé toutes ambitions de concurrencer la perfide Albion sur mer...


D'ailleurs la course transatlantique la plus prisée ne se nomme-t-elle pas la Transat... anglaise ?


Aussi quelle n'est pas la stupéfaction du monde lorsque le 18 juin 1964 à Newport, les juges voient sortir de la brume un bateau français, mené par un illustre inconnu ! Le Pen Duick II d'Eric Tabarly s'autorise même un véritable crime de lèse-majesté en devançant de plusieurs jours Sir Francis Chichester, le vainqueur de la précédente édition.


Les officiels sont abasourdis, non seulement ce jeune homme n'a aucune référence en matière de course au large n'ayant même pas pris part à la première édition de la Transat quatre ans plus tôt, mais en plus il pulvérise le temps de Chichester de plus de 13 jours avec une traversée de 27 jours, 3 heures et 56 minutes.


Tabarly, marin exceptionnel et concepteur visionnaire...


En réalité, il y a quelques jours déjà que le monde de la voile attend l'arrivée triomphale du Français, les navigateurs sont pour la première fois équipés de radio et - même si Tabarly n'en a fait qu'un usage minimum - les positions sont connues.


Sa victoire n'en est pas moins une surprise totale, dans un univers où jusqu'alors l'expérience et la solidité des bateaux constituaient les bases d'une navigation réussie.


Âgé de 33 ans, Eric Tabarly n'a jamais participé à des courses internationales et encore moins à des transocéaniques. De plus son bateau n'a jamais navigué en compétition et a été fabriqué... en contre plaqué. Shocking !


Le projet du navigateur était en réalité totalement avant-gardiste, il s'agissait de faire un bateau plus grand, plus léger (moitié moins que celui de Chichester) et paradoxalement moins toilé que ceux de ses adversaires pour être plus facile à manœuvrer dans une course effectuée contre les vents dominants. 


Alors que tous les engagés concouraient sur des bateaux anciens, déjà éprouvés, sur lesquels étaient éventuellement apportées quelques menues améliorations, le Français a eu l'audace de concevoir et faire construire un voilier totalement novateur.


Ketch de 13,60 mètres de longueur pour seulement 6,5 tonnes, Pen Duick II, la mésange noire, va se révéler un formidable prototype, aussi fiable que rapide et facile à manœuvrer !


Une traversée presque tranquille !


Si Pen Duick fut un bateau remarquable que dire de son barreur et concepteur ? Dès les premiers jours de course, le pilote-automatique tombe en panne et dans la foulée c'est le réveil acheté chez Prisu (à une époque où la voile ne connaissait pas encore le sponsoring) qui rend l'âme.


Dormir devient dès lors très compliqué ! Tabarly n'a plus de pilote-automatique pour assurer le cap pendant son sommeil et aucun moyen de se réveiller lorsqu'il s'assoupit. Il faudra une force de caractère, mais aussi physique, au marin pour tenir 27 jours durant en ne s'octroyant que de courtes plages de sommeil de quelques minutes.


Barrer seul un voilier de course et plus encore parvenir à se réveiller sur commande alors que l'on est nécessairement exténué requièrent une volonté exceptionnelle.


Et pourtant lorsque l'on demanda à Tabarly comment se fut déroulée la course, il répondit simplement "tranquillement."


Il faut dire que l'homme n'avait pas le profil du plaisancier à polo blanc ; engagé dans la marine marchande afin de trouver les subsides pour financer l'achat de son premier bateau, il s'enrôle ensuite dans l'armée, dans la marine évidemment. Il passera même quelques années dans les commandos de marine, signant divers records sur les parcours du combattant amenés à tenir des années durant !


Tabarly, héros national !


Franchis Chichester rejoignit Newport avec 2 jours et 20 heures de retard sur le Français. Valentin Howells, un autre sujet de sa majesté, accusa pour sa part 5 jours et quinze heures !


Quant au Français Jean Lacombe, qui avait pris part à la première Transat, donnant de ce fait des idées à Eric Tabarly, il se classe à une honorable neuvième place en 46 jours et sept heures, soit près de 20 jours après le vainqueur.


C'est une véritable déflagration qui a lieu dans l'hexagone, la presse s'empare de l'exploit, faisant ses gros titres, Tabarly devient un héros national. Charles de Gaulle le nomme officier de la Légion d'honneur avant même son retour en France.


Les Français vont se passionner pour la course au large et devenir les meilleurs dans cette discipline, laissant encore de nos jours les Anglais faire de la figuration. L'industrie nautique explose, la production va augmenter de 70% en 1965, les cotes de l'hexagone vont se consteller de belles voiles blanches...


Si cette victoire va changer énormément de choses pour la voile et la plaisance françaises, Tabarly lui ne changera pas, cet homme discret, monstre de volonté et de froide intelligence, entrera dès l'année suivante à l'école des officiers des fusiliers marins (les commandos de la marine) avant de se construire le magnifique palmarès que l'on sait.

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