Liège Bastogne Liège : l 'exploit de Bernard Hinault

En ce début d'année 1980, le printemps n'en a que le nom. Le froid est terrible et les courses cyclistes sont annulées ou courues sur des parcours raccourcis, Milan San Remo a été disputée sous des averses de neige et amputée d'une quarantaine de kilomètres.

 

Quelques semaines plus tard, le 24 avril, le temps ne semble pas s'annoncer plus clément alors que débute Liège-Bastogne-Liège, la doyenne des classiques. Il pleut, il neige, des bourrasques de vent glacent spectateurs et coureurs. Qu'importe, en Belgique on en a vu d'autres ; ce ne sont pas les intempéries qui vont refroidir les ardeurs des flahutes...

 

Ils sont 174 à s'élancer sous une neige glaciale et détrempée avec l'espoir - vaguement entretenu par les organisateurs - que le temps s'améliore progressivement. C'est en réalité une véritable tempête de neige qui s'abat sur les coureurs, à tel point qu'en moins de deux heures de course plus d'une centaine de coursiers ont déjà abandonné !

 

Bernard Hinault n'est pas de ceux-là, à presque 26 ans le Breton, déjà double vainqueur du Tour, est dans la forme de sa vie (il remportera d'ailleurs le Giro dans la foulée). Il s'en est pourtant fallu de peu, au ravitaillement le blaireau est frigorifié et renonce à mettre pied à terre uniquement car quelques rayons de soleil font une timide apparition. Une accalmie de courte durée, le soleil effrayé par les éléments abandonne lui aussi et la neige redouble de violence. Soutenu héroïquement par son coéquipier Maurice Le Guilloux qui lui ouvre la route, Hinault continue alors que se profilent les monts des Ardennes. Les conditions sont dantesques, les roues glissent sur la neige, les coureurs - du moins les quelques uns encore en course - sont éclairés par les phares des voitures.

 

Il y a belle lurette qu'il n'y a plus ni hélicos, ni motos, pour suivre la course. Personne ne sait combien de coureurs restent en course, ni quelles sont les positions, on espère juste qu'aucun coureur n'est perdu quelque part...

 

Il se murmure pourtant que le blaireau est en tête, seul quelque part dans le froid. Il y a déjà longtemps que le vaillant Le Guilloux tente de se réchauffer dans la voiture de son directeur sportif.

 

Après sept heures de course dans des conditions dantesques, des lueurs apparaissent enfin au bout de la ligne d'arrivée désertée. Ce sont les phares de la voiture qui suit Bernard Hinault ; le Français est seul, précédé d'un masque de souffrance. Un homme transi, coiffé d'un passe-montagne orange, émerge du blizzard pour décrocher sa seconde victoire à Liège !

 

Le deuxième, Hennie Kuiper (un excellent coureur) arrivera avec plus de neuf minutes de retard, suivi par Ronny Claes, un écart anachronique dans les courses modernes qui se jouent d'habitude pour quelques secondes. 21 coureurs seulement ont terminé la course. Ce sont des fantômes qui franchissent la ligne d'arrivée, minutes après minutes, glacés, totalement incapables de parler. Il faut les descendre de vélo, les emmitoufler dans des couvertures, ce sont des scènes d'apocalypse !

 

Une victoire exceptionnelle, signée par un champion d'exception qui toute sa carrière durant a exprimé une haine farouche de la défaite, repoussant les limites de la douleur et l'abnégation pour se construire le palmarès que l'on sait.

 

Un succès à la Pyrrhus, Bernard Hinault ne pourra défendre ses chances - et son titre - au Tour de France en juillet, handicapé par une douleur au genou survenue après sa victoire dans le Tour d'Italie, même s'il n'est pas certain que celle-ci soit une conséquence directe de cette course d'anthologie. Il conservera toutefois une baisse de sensibilité de ses doigts due au froid glacial...

 

Le blaireau remportera cependant le Tour de Lombardie et le Championnat du monde (sous le soleil) à l'automne avant de signer trois victoires supplémentaires dans le Tour de France en 1981, 1982 et 1985...

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