Et Bob Beamon s'envola

En octobre 1968, le monde a les yeux rivés sur Mexico où se déroulent des Jeux Olympiques qui resteront gravés dans l'histoire !

 

Les premières retransmissions télé en couleur, les premiers JO disputés sur une piste synthétique, promesse de records en athlétisme et le Stade Olympique à l'intérieur duquel se massent 80 000 spectateurs en délire... Autant d'éléments qui vont contribuer à rendre ceux-ci historiques. Effectivement la piste en tartan utilisée pour la première fois  lors des Jeux Olympiques, combinée à l'altitude élevée de la capitale mexicaine (2 200 mètres), va générer de nombreux records du monde dans les disciplines du sprint !

 

L'épreuve du saut en longueur est tout particulièrement surveillée par les passionnés ; resté la propriété de Jesse Owens pendant 25 ans le record a depuis lors plusieurs fois été battu par des spécialistes qui sont tous présents à Mexico, laissant présager un concours palpitant... Igor Ter-Ovanessian et Ralph Boston, codétenteurs du record avec 8m35 en sont les légitimes favoris, tout comme le Gallois Lynn Davies champion olympique en titre. Un jeune Américain de 22 ans fait figure d'outsider, il vient en effet de sauter 8m30 et 8m33 (et même 8m39 lors des sélections américaines, avec cependant un vent trop élevé). Il se nomme Bob Beamon et peut viser une place sur le podium...

 

Une performance autour de 8m40 est attendue, d'incorrigibles rêveurs avancent même un bond approchant les 8m50 !

 

Lorsque le concours commence, en début d'après-midi, un orage se prépare, saturant l'air d'électricité, alors même que dans les tribunes et sur la piste l'atmosphère est déjà électrique ! Le premier concurrent à s'élancer est justement Bob Beamon, qualifié d'extrême justesse la veille lors de son ultime saut avec un bond à 8m19. La pression a longtemps semblé tétaniser le jeune athlète...

 

Dans le stade olympique, le bruit est assourdissant ; survolté par l'ambiance orageuse le public hurle à chaque instant, se déchainant à la moindre occasion. Pourtant c'est dans une relative indifférence (plusieurs compétitions se déroulant simultanément) que Beamon se prépare à son premier essai. Son visage est inexpressif, ni crainte, ni motivation excessive ne transparaissent, à quelques mètres les autres sauteurs se préparent sans lui accorder une attention particulière.

 

Il s'élance, pour une course d'élan déliée et rapide alors que l'orage gronde de plus belle - tout comme le public lors de ses dernières foulées. La planche est parfaite et soudain Beamon vole !

 

Un homme vole, un temps interminable, il plane pour l'éternité et retombe enfin alors que la clameur enfle dans un bruit d'apocalypse. Véritable félin, Bob Beamon a rebondi avec plusieurs petits sauts et poursuivi sa trajectoire sans se retourner tout de suite. Il est évident qu'il imagine avoir réussi un bon premier saut, idéal pour lancer son concours.

 

Les juges, eux, sont en proie au plus total désarroi. Les instruments de mesure optique utilisés depuis peu sont incapables de mesurer le saut - ils sont limités à 8m75 ! On s'assure encore que la planche est bonne, elle l'est. On ressort le bon vieux décamètre, deux juges commencent alors à mesurer le bond, mais quelque chose ne va pas... Ils sont bientôt une demi-douzaine autour de la marque !

 

La foule a compris qu'il se passait quelque chose d'exceptionnel, Bob Beamon aussi. Tout s'arrête dans le stade olympique, soudain silencieux alors que des éclairs zèbrent le ciel de Mexico. Même les autres sauteurs ont interrompu échauffements et préparatifs et se sont rapprochés de Beamon !

 

Une clameur gigantesque retentit alors dans l'enceinte surchauffée : le panneau affiche un incroyable 8m90 ! Une performance validée par un vent favorable mais dans les normes permettant l'homologation (+2m/s). Le nouveau recordman du monde ne semble pas comprendre tout de suite ; il faut dire qu'il ne maîtrise pas complétement le système métrique. C'est son compatriote et rival Ralph Boston qui lui annonce qu'il vient de franchir 29 pieds et 2 pouces pour que Beamon réalise son exploit...

 

Il s'effondre alors littéralement sur la piste, totalement abasourdi, à l'instar des 80 000 spectateurs qui hurlent de nouveau !

 

Le concours est terminé, l'homme volant ne sautera d'ailleurs qu'une seule fois (8m04) avant d'arrêter son concours. La pluie tombe désormais sur le stade olympique, les rivaux de Beamon semblent des vieillards épuisés, terrassés par la gravité terrestre, et la foule se désintéresse de l'épreuve. Davies, le champion olympique, ne franchira même pas 8 mètres (7m94) laissant Klaus Beer (8m19) et Boston (8m16) se hisser sur le podium, loin, très loin de Bob Beamon...

 

Une planche parfaite, un vent positif à la limite, un oxygène raréfié par l'altitude, une atmosphère électrique surchargée d'humidité, tout était certes réuni pour une performance remarquable. Des conditions idéales mais insuffisantes pour comprendre comment un athlète a réussi à voler presque éternellement pour retomber enfin à 8m90. Beamon ne parviendra jamais à dépasser 8m20 durant la suite de sa carrière.

 

Il faudra attendre 23 ans pour que ce record soit enfin battu lors d'un autre exceptionnel concours entre Mike Powell et Carl Lewis (aux championnats du monde de Tokyo). Powell réussira à sauter 8m95 devançant de peu son illustre adversaire qui a pourtant signé un concours monstrueux (8m68, 8m83, 8m91 (vent trop élevé), 8m87 !).

 

46 ans après, Bob Beamon est toujours détenteur du record olympique !

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